Ginette GABLOT: Marie Curie et le Panthéon

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Marie Curie et le Panthéon

Ginette GABLOT

Présidente-fondatrice de l’association Parcours des Sciences qui propose de nombreuses animations sur Marie Curie. Après avoir classé les archives scientifiques et personnelles d’Irène et de Frédéric Joliot-Curie, elle a été le commissaire de l’exposition Robert Doisneau chez les Joliot-Curie. Un photographe au pays des physiciens, au Musée des arts et métiers. Elle est l’auteur de L'école des Curie et le Canada et A Parisian walk along the Landmarks of the Discovery of Radioactivity.et du guide de promenade bilingue : Là-haut sur la Montagne, découverte d’un quartier scientifique. Up there on the Mountain, discovery of a scientific area.

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Le 20 avril 1995, lors du transfert des cendres de Marie Curie au Panthéon en présence du président de la République polonaise Lech Walesa, le président français, François Mitterrand s’adressait à Ève Labouisse-Curie. « Madame, à quelques pas d’ici, dans cette rue qui porte désormais le nom de vos parents, s’élèvent les deux pavillons de l’Institut du radium où s’acheva le destin de votre mère…à une faible distance de là était l’humble hangar de la rue Vauquelin où fut isolé le radium. Entre ces deux lieux et le Panthéon, si proches les uns des autres, que de chemin parcouru, que d’épreuves et que de gloire ! »

Pendant les quarante années passées dans ce quartier, Marie Curie n’a pu ignorer le Panthéon qui, dominant la Montagne Sainte-Geneviève, fait obstacle aux piétons comme aux voitures. L’étudiante polonaise qui sortait tard le soir de la bibliothèque Sainte-Geneviève devait contourner les murs aveugles du monument pour regagner sa chambre glaciale, tout comme, plus tard, la directrice de laboratoire vieillissante rentrant chez elle dans l’île Saint-Louis.

Aujourd’hui, à l’occasion du cent cinquantenaire de la naissance de Maria Skłodowska, l’exposition qui lui est consacrée est l’occasion d’évoquer la place du Panthéon dans le paysage quotidien de Marie Curie et les liens professionnels et privés qu’elle a entretenus avec les personnalités, scientifiques ou pas, inhumées dans ce haut lieu de la mémoire française[1].

Au plus près de la Sorbonne

Lorsque la jeune polonaise découvre la « ville-lumière » en 1891, les transformations voulues par l’empereur Napoléon III et le baron Haussmann pour « aérer » Paris arrivent à leur terme. Dans le Quartier latin où elle habite pour « être au plus près de la Sorbonne », les différents tronçons du boulevard Saint-Germain sont enfin reliés. Reste à finir l’élargissement de la rue Saint-Jacques. Marie (qui a francisé son prénom) suit là une partie des cours de la licence ès sciences physiques dans une maison moyenâgeuse qui sera bientôt démolie pour laisser place à la Nouvelle Sorbonne. Pour aller faire les TP (travaux pratiques) de chimie, elle remonte cette rue étroite et longe la façade sévère du couvent des Dames de Saint-Michel. Aucun de ses rêves les plus fous ne lui permettent alors d’imaginer qu’ici, vingt ans plus tard, elle dirigera un laboratoire portant le nom de son mari, donc le sien[2]. Pas plus qu’elle ne peut envisager sa participation active à l’émergence de la communauté scientifique moderne et à la création d’un nouveau quartier consacré à l’enseignement, à la recherche et aux soins, à deux pas du Panthéon.

« Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante », le Panthéon de Marie Curie

Il n’est pas du tout certain que l’étudiante Skłodowska ait visité le Panthéon redevenu nécropole républicaine à l’occasion de la mort de Victor Hugo, six ans plus tôt. Cependant, au début de l’été1894, sur son chemin entre sa chambre et la Sorbonne, elle ne peut ignorer les drapés noirs qui cernent le bâtiment où va être conduit le cercueil du président de la République[3] qui vient d’être assassiné par un anarchiste.

Plus tard, devenue parisienne, les hommages rendus à Émile Zola en 1908 et à Jean Jaurès en 1924 ne peuvent l’avoir laissée indifférente. Deux lettres témoignent aujourd’hui de l’importance pour le couple Curie de ces deux figures de la vie intellectuelle et politique française de l’époque. La première date de l’été 1894. Marie est à Varsovie auprès de sa famille. Pierre Curie qui pense souvent à elle retrouve les opinions de la jeune femme au gré de ses lectures. « J’ai lu Lourdes de Zola. Quand mes parents auront fini l’ouvrage, je vous l’enverrai. J’y ai retrouvé vos propres opinions sur la religion. » Dans l’autre missive, Marie donne de ses nouvelles à sa fille en vacances en Bretagne et termine par ces mots : “Tu as vu que ce pauvre Jaurès a été assassiné. C’est triste et abominable”. On est le 1er août 1914.

Les scientifiques connus de Marie Curie ne sont pas absents de la crypte funéraire. En 1907, le Parlement vote la panthéonisation du chimiste et trois fois ministre, Marcelin Berthelot. Que pense Marie des funérailles nationales accordées à cet homme paradoxal, à la fois chantre du progrès scientifique et contempteur actif des théories scientifiques …qu’il ne comprenait pas ? Il n’est pas sûr qu’elle ait oublié les soupçons de fraude que Berthelot avait portés sur les travaux des « radioactivistes » français et étrangers.

Il en va différemment des obsèques de Paul Painlevé en 1933. Marie sait combien ce mathématicien avait favorisé les rencontres du couple Curie avec la Fondation Nobel. De même qu’il l’avait défendue publiquement lors de la violente campagne de presse suscitée par la publication des lettres personnelles échangées avec le physicien Paul Langevin en 1911. Elle se rappelle aussi que, pour soutenir ses projets pendant la guerre, puis son laboratoire, elle avait fait appel à lui lorsqu’il participait comme ministre en en 1915 et plus tard comme président du Conseil.

Au Panthéon / Do Panteonu[4]

Dès le lendemain de la mort de Marie Curie le 4 juillet 1934, le transfert des époux Curie au Panthéon est évoqué, y compris dans les quotidiens polonais. On peut s’en étonner car, contrairement à Berthelot et Painlevé, Marie – pas plus que Pierre d’ailleurs – n’a exercé le mandat politique qui semble caractériser les « savants » honorés. Et s’il s’agit de récompenser la seule qualité scientifique, pourquoi « La Patrie reconnaissante » ne choisit-elle pas Henri Becquerel qui découvrit la radioactivité ou Henri Poincaré, figure scientifique majeure de cette époque pour figurer parmi les « grands hommes » ? A l’évidence, l’excellence des travaux effectués ne suffit pas à justifier un tel honneur. Une déclaration à la presse du physicien et prix Nobel, Jean Perrin, qui avait initié avec Marie Curie une campagne de sensibilisation du monde politique aux besoins de la communauté scientifique nous éclaire. L’objectif d’un tel hommage national est de favoriser le lancement d’une souscription nationale pour couvrir « les besoins immédiats de la Recherche scientifique ». Pas étonnant donc que ce projet de transfert au Panthéon réapparaisse en 1936 lorsque Jean Perrin devient secrétaire d’Etat à la recherche scientifique, le temps du Front populaire.

Soixante plus tard, en 1992, les femmes n’ont toujours pas leur place parmi les « grands hommes ». Trois personnalités, Hélène Carrère d’Encausse (Académie française), Simone Veil[5] (« député européen ») et Françoise Gaspard, « chercheuse et écrivaine » s’adressent à François Mitterrand pour que des femmes qui « par leurs actions, leur talents, leurs découvertes ont servi la démocratie, le progrès ou les arts » soient admises au Panthéon. « Vivant aujourd’hui dans un monde de symboles, il est nécessaire de rappeler ce que les femmes ont apporté à la Patrie, apportent et apporteront et de reconnaitre qu’elles sont complétement partie prenante de la vie. ».

Depuis la cérémonie de 1995 qui voit Pierre Curie accompagner Marie en sa qualité d’époux, deux autres femmes, figures de la Résistance française, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz sont entrées au Panthéon.

Ginette Gablot

[1] Cette exposition Marie Curie, une femme au Panthéon à l’initiative du Centre des monuments nationaux et de l’Institut Curie se terminera le 4 mars 2018. En complément, Parcours des sciences propose des visites gratuites partant du Panthéon pour visiter ce quartier scientifique qui fut le sien deux samedi par mois (voir www.parcoursdessciences.fr et http://www.paris-pantheon.fr/Actualites/Marie-Curie-le-Pantheon-et-son-quartier[2] Comme c’est l’usage à l’époque. [3] Sadi Carnot [4] Express Poranny, 1934 lip 05 [5] Qui ne pouvait pas savoir que par décision du président Macron un hommage de ce type lui sera rendu au printemps 2018.

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