Jan ROKITA: L’universalisme polonais

L’universalisme polonais

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Jan ROKITA

Politiste, diplômé en Droit de l’Université Jagellonne de Cracovie, militant de l’opposition anticommuniste, député à la Diète de 1989 à 2007.

Ryc.: Fabien Clairefond

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.Seules quelques nations européennes ont dans leur caractère un fort élément d’universalisme politique. Le plus ancien et le plus évident à cet égard est l’héritage politique de l’Allemagne qui, dès la proclamation du Saint-Empire au Xe siècle et pendant les huit siècles suivants, a porté l’idée de l’unité politique de l’Europe. C’est cet universalisme allemand qui a été loué par Dante dans les célèbres strophes de la Divine Comédie apothéosant la figure tragique de l’empereur Henri VII. L’universalisme allemand a, dans une large mesure, défini la direction de l’histoire européenne, tout en façonnant le sentiment – bien connu de tous et parfois gênant pour les autres nations – de la responsabilité allemande pour l’ensemble du continent. Sans saisir la nature de ce phénomène allemand, il est pratiquement impossible de comprendre ce qu’est l’Union européenne et son fonctionnement aujourd’hui.

Mais seulement un peu plus jeunes sont deux autres universalismes européens, considérés à tort peu importants car périphériques. Il s’agit des universalismes scandinave et polonais. Historiquement, ils prennent racine dans l’ère du grand tournant, entre le Moyen Âge et les temps modernes. Deux unions du XIVe siècle – scandinave, conclue au château suédois de Kalmar, et polono-lituanienne, signée au château de Krewo en Biélorussie – marquent les débuts de ces deux universalismes, si importants pour la forme de l’Europe. L’Union de Kalmar reste un point de référence pour le sens profond de la communauté politique que nous continuons d’observer chez les Scandinaves. À son tour, l’Union de Krewo a créé l’immense et le plus durable (car ayant existé quatre siècles) État d’Europe centrale et orientale, étant une union politique des Polonais, des Ukrainiens, des Biélorusses et des Lituaniens.

Le phénomène de cette dernière entité consistait dans le fait qu’elle répandait dans les vastes étendues de l’Europe de l’Est (jusqu’au Donbass actuel qui est en train de vivre une guerre sanglante) un ordre politique sans précédent dans le monde de l’époque, car fondé sur la démocratie nobiliaire, l’État de droit et la tolérance religieuse. D’une perspective historique, on peut dire que l’existence même de cet État-union a « repoussé » aux plus lointains confins de l’Europe tant le despotisme tatar, qui au Moyen Âge avait soumis toute l’Europe de l’Est, que l’autocratie de Moscou, émergeant à cette époque. Dans le même temps, la puissance politique et militaire de la République (car c’est ainsi que les citoyens de l’époque appelaient leur pays) a longtemps créé une sorte de « zone tampon », permettant l’essor civilisationnel de l’Europe centrale et orientale. Lorsqu’au XVIIIe siècle, cet État-union a perdu la capacité de garantir la sécurité de ces immenses territoires, une catastrophe historique commune aux Polonais, aux Ukrainiens, aux Biélorusses et aux Lituaniens s’est produite. Pendant de nombreuses années, toutes ces nations se sont retrouvées sous le règne de tyrannies non seulement ignorantes de l’idée de liberté individuelle, mais aussi usant de la violence pour leur destruction et le dépouillement de leur identité.

Indépendamment des différends et des guerres civiles menées par les quatre nations unies à travers l’histoire, la période de ces quatre siècles a façonné leurs caractères nationaux. C’est cet héritage qui a permis la naissance du mouvement polonais Solidarnosc qui a contribué de manière décisive au reformatage de l’Europe à la fin du XXe siècle. C’est lui aussi qui rend possible la défense héroïque actuelle de la liberté de l’Ukraine contre une nouvelle poussée moscovite. Au fil des siècles, les nations qui formaient autrefois la vaste République polono-lituanienne ont en effet appris qu’elles pouvaient tout simplement cesser d’exister si elles ne parvenaient pas à se défendre contre la menace constante venue de l’Est. C’est pourquoi leur aspiration politique contemporaine est de reconstruire l’ancienne zone de sécurité qu’offrait leur État commun d’avant. Sans cette aspiration, la Pologne et la Lituanie n’auraient pas réussi à rejoindre l’OTAN, et en plus dans les années 1990, alors qu’il pouvait y avoir une fausse impression que la paix en Europe était acquise et que Moscou se mettait enfin à ressembler à l’Occident. Sans cette aspiration, il n’y aurait pas eu ces appels persistants du président Zelensky pour ouvrir à l’Ukraine les portes de l’alliance occidentale.

Mais l’inestimable héritage de cet État-union reste le fort universalisme est-européen ravivé ces temps-ci. Ce n’est pas un hasard si, pour les Ukrainiens, le moment décisif où ils ont voulu se débarrasser définitivement de la domination russe a été lorsque leur président, soumis à Moscou, a tenté de bloquer l’association de leur pays à l’Union européenne. Telle a été la genèse du Maidan de 2013 et, par conséquent, de l’invasion ultérieure de Moscou. C’est en effet une chose rare et caractéristique qu’une nation luttant pour son indépendance nationale, montre en même temps un désir aussi fort de participer à l’ordre politique supranational mis en place par l’Europe et l’Amérique démocratiques après la Seconde Guerre mondiale. C’est cette expérience de l’ancienne République supranationale qui dit aux Ukrainiens que sans un certain ordre de sécurité universaliste en Europe de l’Est, l’Ukraine libre pourrait redevenir une fois de plus une entité instable, c’est-à-dire un « État saisonnier ».

Quant à la Pologne, on pourrait paraphraser Thomas Mann, en appliquant aux Polonais ce que ce grand écrivain a écrit sur sa nation allemande : « Ce qui est polonais, signifie en particulier ce qui est supra-polonais ». L’universalisme polonais s’apparente un peu à celui allemand, sauf que ses yeux sont toujours dirigés vers l’Est européen. Dans la tradition polonaise, ce style de pensée politique est parfois appelé « prométhéisme ». Selon cette conviction, répandue au pays depuis des siècles, la sécurité de la Pologne égale la sécurité de toute l’Europe de l’Est. Le célèbre slogan puisant dans la tradition polonaise – « Pour votre liberté et la nôtre » – exprime cette conviction profondément très pragmatique.

.Par conséquent, pour les Polonais il n’y a pas aujourd’hui dans la politique européenne de question plus importante que celle de savoir si, en résultat de la guerre en cours, l’Europe de l’Est, et en particulier l’Ukraine, intégrera pour de bon la zone de sécurité euro-atlantique. En effet, l’alliance occidentale remplit aujourd’hui la même mission dans le domaine de la sécurité et des opportunités de développement civilisationnel que remplissait dans le passé la République, étant une union des Polonais, des Ukrainiens, des Biélorusses et des Lituaniens. Disons-le donc très clairement : si, en résultat de la guerre en cours, cette alliance américano-européenne, garante de liberté et de sécurité, ne devait pas s’étendre vers l’est, ce serait un échec historique de tout l’universalisme est-européen. En termes d’avenir politique, non seulement l’Ukraine mais aussi la Pologne perdraient lamentablement cette guerre. Et cela indépendamment du tour que celle-ci prendrait.

Jan Rokita

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 02/05/2023