Jean-Paul OURY: Cinq leçons à tirer de la vie de Marie Curie sur le rapport science et société

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Cinq leçons à tirer de la vie de Marie Curie sur le rapport science et société

Jean-Paul OURY

Docteur en épistémologie, histoire des sciences et technologies, consultant, et auteurs de livres à destination du grand public sur ces sujets. Il est également expert en communication corporate et sur les "sujets de société".

Ryc.: Fabien Clairefond

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Née en 1867 la scientifique Maria Sklodowska Curie a reçu de nombreux hommages à l’occasion de son 150ème anniversaire. Quelles leçons retenir de ce personnage hors du commun dans le cadre d’une réflexion sur le rapport science et société ? – ecrit Jean-Paul OURY

Les scientifiques se moquent des frontières

Il suffit pour s’en persuader de consulter la biographie de Marie Sklodowska-Curie, née en Pologne et enterrée au Panthéon. Cette scientifique emblématique du 20ème siècle et représentative de ceux que l’historien Jean-Pierre Poirier a baptisé les « conquérants de l’atome » incarne par sa seule existence ce lieu commun. Elle est venue étudier en France parce qu’en tant que femme, à l’époque, elle ne pouvait pas faire ses études en Pologne (à l’époque sous le joug russe). Mais, plusieurs années plus tard, elle aurait très bien pu rentrer en Pologne (enfin libre) – qui la réclamait à corps et à cris – au moment où une certaine presse française s’acharnait sur son cas, allant jusqu’à la traiter de « Rastaquouère ». Une des images les plus fortes pour illustrer le « cosmopolitisme scientifique » est sans doute celle du Congrès de Solvay de 1911.

Organisé par le chimiste Belge du même nom à l’hôtel Métropole de Bruxelles, on retrouve à ce symposium de physiciens et de chimistes, Marie Curie entourée de scientifiques venus du monde entier : Walther Nernst, Marcel Brillouin, Ernest Solvay, Hendrik Lorentz, Emil Warburg, Jean Baptiste Perrin, Wilhelm Wien, Henri Poincaré, Robert Goldschmidt, Max Planck, Heinrich Rubens, Arnold Sommerfeld, Frederick Lindemann, Maurice de Broglie, Martin Knudsen, Friedrich Hasenöhrl, Georges Hostelet, Édouard Herzen, James Jeans, Ernest Rutherford, Heike Kamerlingh Onnes, Albert Einstein, et Paul Langevin…. Bien avant les politiques, les scientifiques, avaient déjà trouvé des solutions pour se réunir autour d’une même table et partager leur savoir.

Le principe de précaution lui aurait sauvé la vie…. Oui mais

Depuis sa première apparition dans les années 1970, le principe de précaution a pris une telle place dans le débat scientifique qu’il est désormais une sorte de réflexe pavlovien – pour ne pas dire la tarte à la crème – du débat science et société. Il est clair que si ce principe avait été en application à l’époque de Marie Curie, elle aurait sans doute vécu bien plus longtemps (notons toutefois que, ironie du sors, Pierre Curie est mort d’un accident de la circulation). Mais la question fondamentale qui se pose est « est-ce qu’avec les moyens dont on disposait à l’époque, elle aurait pu, tout en respectant le principe de précaution, faire la découverte des propriétés du polonium et du radium et surtout aurait-il été possible de développer toutes les applications rendues possibles par ces découvertes ? »

Notons qu’aucun « lanceur d’alerte » ne s’est manifesté à l’époque et que la science était perçue essentiellement du point de vue des bienfaits qu’elle apportait à la société, et comme le remarque JP. Poirier, « La prise de conscience de la gravité des risques encourus par ceux qui manipulent les substances radioactives a été lente. Ces risques n’étaient pas méconnus ; Pierre et Marie Curie les avaient signalés très tôt. Mais ils n’étaient pas évalués à leur véritable gravité et l’on ne savait pas quelle était la dose dangereuse de radiation. L’extraordinaire résistance de Marie Curie et de sa fille Irène, compte tenu des risques qu’elles prenaient, ne pouvait que leur inspire un trompeur sentiment de sécurité. »

L’opinion préfère se passionner pour les « affaires » de scientifiques que pour leurs découvertes

Très souvent aujourd’hui on entend certains scientifiques se plaindre du traitement de l’information scientifiques et du fait que les médias sont en quête d’information spectaculaire et surtout qu’ils détestent les trains qui arrivent à l’heure. Cela n’a, semble-t-il, rien de nouveau. Un jour en vacances au Pouldu Marie Curie aurait répondu à une journaliste qui voulait l’interroger : «  En Science nous devons nous intéresser aux choses non aux personnes. » Cette phrase a quelque chose de prémonitoire quand on sait qu’à plusieurs reprises les journalistes se déchaîneront contre elle.

Une première fois, quand elle verra sa candidature à l’Académie des sciences rejetée. Ainsi Léon Bailby écrit dans l’Intransigeant « Cette femme qui avait jadis popularisée, il a jugé qu’elle poussait un peu trop loin le goût des récompenses et des honneurs. Il a applaudit à la leçon de patience et de modestie que l’Institut vient de lui infliger l’Institut. » Une deuxième fois, à la suite de l’affaire d’adultère avec le scientifique Langevin, Léon Daudet écrit dans l’Action Française « L’étrangère est en train de détruire un foyer français. Elle est le fruit de la corruption morale de ces étudiants de la Sorbonne contaminés par les idées d’Ibsen et de Nietzsche. Marie Curie et tous ses alliés sont de surcroît des Dreyfusards. Ils sont donc à mettre dans le même sac que les juifs ». Elle lavera son honneur entaché par ces propos ignobles au moment de recevoir son second prix Nobel : « J’estime qu’il n’y a aucun rapport entre mon travail scientifique et les faits de la vie privée que l’on prétend invoquer contre moi dans les publications de bas étage, et qui sont, d’ailleurs, complètement dénaturés. Je ne puis accepter de poser en principe que l’appréciation de la valeur d’un travail scientifique puisse être influencée par des diffamations et des calomnies concernant la vie privée. »

Il n’y a pas de contradiction entre science et engagement politique

Ce qui frappe dans la vie de Marie Curie c’est autant cet appétit pour la découverte avec ces deux prix Nobel, que cette obstination de vouloir s’engager pour des causes. Ainsi, alors que la Grande Guerre vient d’être déclarée, elle prend la parole dans le Temps. « Il est naturel que les Polonais, qui ont été toujours les amis de la France et qui l’ont souvent servie, se tournent vers ce grand pays républicain et démocratique avec l’espoir d’un appui auprès de la puissance alliée pour encourager celle-ci à assurer la liberté et l’indépendance de la Pologne » On sait qu’ensuite, elle a accompli un travail extraordinaire en ayant l’idée de concevoir, développer et de conduire elle-même les Petites Curies, des véhicules équipés d’unités de radiologie qui permettaient de visiter les malades au Front. Le succès est considérable puisqu’elle aurait réalisé plus de 1.100.000 examens radiologiques de 1917 à 1918.

L’effacement de la frontière entre recherche fondamentale et science appliquée

Comme nous venons de le voir le système mis en place par Marie Curie pendant la Grande Guerre montre à quel point la frontière entre recherche fondamentale et science appliquée est ténue. Mais sur ce sujet Claude Huriet a déjà largement écrit « Le modèle Curie, une autre invention de Marie Sklodowska Curie ».

Jean-Paul Oury
Texte initialement rédigé pour le site European Scientist

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