Małgorzata NIEZABITOWSKA: Le 4 juin 1989 – un triomphe de Solidarnosc

Le 4 juin 1989 – un triomphe de Solidarnosc

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Małgorzata NIEZABITOWSKA

Journaliste, auteur de livres et de scénarios. Reporter pour « Tygodnik Solidarność ».

Fot. Tomasz Tomaszewski

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Ce pour quoi nous nous sommes battus, ce en quoi nous croyions, souvent contre la logique et contre des circonstances sinistres, est devenu réalité, s’est matérialisé à ce moment précis, sans violence, sans effusion de sang – écrit Małgorzata NIEZABITOWSKA.

.L’anniversaire célébré ces jours-ci ne fait que me rappeler la nuit du 31 mai au 1er juin 1989, où devait être imprimé le nouveau numéro de l’hebdomadaire Tygodnik Solidarność, tiré à l’occasion des législatives – le premier depuis sept ans.

Créé suite aux dispositions des Accords d’août comme revue officielle du syndicat Solidarnosc, Tygodnik avait été fermé au moment de l’instauration de la loi martiale pour être à nouveau autorisé – presque avec les mêmes équipes et sous la houlette du rédacteur en chef, Tadeusz Mazowiecki – lors des négociations de la Table ronde.

Et cette nuit-là, Tadeusz Mazowiecki et nous, une dizaine de journalistes, nous sommes rendus à la plus grande imprimerie d’État de Varsovie (Dom Słowa Polskiego). Ce qui nous a immédiatement émus, c’est que toute l’équipe de nuit de portait des insignes de Solidarnosc, jusqu’à récemment strictement interdits, épinglés sur leurs vêtements de travail. Nous nous sommes tous rassemblés au bout de l’immense machine rotative qui s’étendait sur toute la salle, qui s’est mise en marche et les premiers exemplaires ont commencé à s’avancer vers nous.

Mais comme Tysol, comme nous appelions en abrégé notre revue, était imprimé en noir et blanc, le titre ne contenait que l’inscription Tygodnik, tandis que la place occupée par le mot Solidarność était vide. Et puis, peu à peu, cette Solidarność a a fait son apparition, comme si elle surgissait du néant. D’abord gris, marron, puis jaune, orange, de plus en plus intense, jusqu’au rouge final. Il y a eu un incroyable élan de joie. Ce pour quoi nous nous sommes battus, ce en quoi nous croyions, souvent contre la logique et contre des circonstances sinistres, est devenu réalité, s’est matérialisé à ce moment précis, sans violence, sans effusion de sang. Nous nous sommes tous tombés dans les bras et embrassés, puis nous avons signé ces numéros tout frais, les unes aux autres – nous aux imprimeurs, eux à nous. Et cette scène, et je pèse mes mots, de bonheur – bonheur des travailleurs et des intellectuels – est restée en moi comme un véritable symbole de solidarité et de liberté renaissante.

La phote prise par mon mari, Tomek Tomaszewski, fait parfaitement état de nos émotions. Nous sommes debout autour de la table en train de rire de tout notre cœur, et si quelqu’un nous avait dit qui nous serions dans moins de quatre mois, nous aurions ri encore plus fort, comme après avoir entendu une blague absolument abstraite. Et pourtant, en partant de gauche, nous voyons ceux qui, dans un futur très proche, deviendront porte-parole du gouvernement, directeur adjoint du Bureau de presse du gouvernement, Premier ministre, président de la télévision publique, chef du Cabinet du Conseil des ministres.

Une série d’événements inattendus a eu lieu. Les législatives du 4 juin se sont révélées être un désastre pour le pouvoir en place et une surprise pour nous. Solidarnosc a remporté pratiquement tous les sièges qu’elle pouvait gagner – 161 à la Diète et 99 au Sénat – et les communistes et leurs acolytes ont subi une défaite humiliante : leur liste nationale, regroupant les principaux hommes politiques du camp du pouvoir a subi un échec cuisant, et les seuls trois sièges en la chambre basse qu’ils ont réussi à pourvoir ne l’ont été que grâce au soutien apporté à ces personnalités par Solidarnosc.

Bientôt, Adam Michnik a écrit sa tribune « Votre président, notre Premier ministre » et la bataille pour former un gouvernement avec un Premier ministre issu de Solidarnosc a commencé. Notre chef n’étant pas candidat aux législatives, il a concentré son attention sur notre revue et a répondu à l’article de Michnik dans Tysol que c’était une idée prématurée et que nous devions être prudents et responsables. Ensuite, Tadeusz Mazowiecki est parti en Belgique pour rendre visite à ses amis, et les choses se sont incroyablement accélérées. Ce qui était censé durer, malgré les soulèvements de libération répétés, de génération en génération, se déconstruisait du jour au lendemain.

Former le gouvernement était un grand défi pour Tadeusz Mazowiecki. À l’époque, ce qui est difficile à croire aujourd’hui, presque personne ne voulait devenir ministre ; ceux à qui il proposait ce poste, pour la plupart, voulaient seulement conseiller. Notre chef tenait à ce que Solidarnosc soit représentée le plus largement possible et il se battait notamment pour le ministère des Affaires étrangères, dont les communistes ne veulent pas se départir. Il cherchait donc une personne pour ce ministère qui serait acceptable pour l’autre côté.

Le professeur Krzysztof Skubiszewski, expert en droit international, diplômé de Harvard, membre, dans les années 1980, de Solidarnosc et du Conseil social du Primat de Pologne, ainsi que du Conseil consultatif auprès du général Jaruzelski, semblait être un candidat idéal, mais il a fermement refusé. Ayant entendu l’argumentation du Premier ministre, il a déclaré qu’il y réfléchirait, est retourné à Poznań et a disparu. Le temps pressait mais le téléphone du professeur ne répondait pas. Finalement, notre chef, désespéré, a fait pour la première fois appel à la milice qui a retrouvé Skubiszewski à l’hôpital : le professeur a décidé de vérifier son état de santé, mais même si les tests étaient positifs, il a quand même frémi, et finalement, après la déclaration de son chef : « Je dois avoir ce ministère, c’est une question fondamentale pour la Pologne ! », il a rédigé son consentement, citant la sentence latine « les paroles s’envolent, les écrits restent ».

Tout aussi clé était le ministère des Finances, mais le parti communiste s’en est débarrassé avec soulagement, car, comme l’a dit un militant communiste : « L’économie est dans un état de mort clinique, nous préférons donc que Solidarnosc en soit le fossoyeur ». Bien entendu, le Premier ministre ne souhaitait pas un enterrement, mais une réanimation et un traitement efficace, et il cherchait un médecin pour ce défi. Après une série de refus, Leszek Balcerowicz a accepté de le devenir, mais pas immédiatement. Comme ministre, il a proposé une thérapie de choc, douloureuse mais nécessaire. C’était une grande expérience, personne ne l’avait fait avant nous, mais notre chef le savait dès le début et a également dit à Leszek que nous ne chercherions pas de troisième voie, mais que nous adapterions l’économie polonaise aux conditions qui avaient fait leurs preuves.

Et l’État était dans un état d’effondrement, et pour aggraver les choses, le gouvernement communiste de Rakowski, avant de s’en aller, a libéré les prix des denrées alimentaires. Rien qu’en août 1989, les prix de certains produits ont décuplé et l’inflation galopante s’est transformée en hyperinflation. Les gens achetaient tout ce qu’ils pouvaient. L’industrie et l’agriculture se sont effondrées.

.Lorsque le gouvernement a été formé, nous savions que la situation allait très mal, mais ce n’est qu’après la prise effective du pouvoir que nous avons compris à quel point elle était désastreuse. Lors du premier Conseil des ministres, le ministère du Travail, Jacek Kuroń, a déclaré que les pensions de retraites devaient être versées dans trois jours et qu’il n’y avait pas de réserve pour cela. Les caisses de l’État étaient vides. C’était un moment dramatique. Nous avons pleinement pris conscience de l’ampleur des tâches qui nous attendaient dont nombreuses étaient très urgentes. Mais c’est une autre histoire.

Małgorzata Niezabitowska

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