Mateusz MORAWIECKI: L’Europe ne peut pas avoir peur

L’Europe ne peut pas avoir peur

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Mateusz MORAWIECKI

Premier ministre de la République de Pologne.

Ryc.Fabien Clairefond

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Si l’Europe succombe aux poussées du nationalisme et du colonialisme russes, nous ne serons plus ce continent que nous avons connu. Elle sera une Europe vaincue, une Europe peinant à déployer ses ailes et maintenir la cadence dans la course globale.

.L’Histoire a accéléré. Nous sommes en train de prendre l’un de ses plus cruciaux tournants depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Nous attendons des responsables politiques des décisions pertinentes, de la détermination, du courage et de la combativité.

Durant plus de mille ans de l’histoire polonaise, nous étions amenés tant à affronter des défis qu’à saisir des opportunités. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, une première énorme chance s’est présentée à nous – celle de nous extirper des périphéries économiques – mais, limités par la faiblesse institutionnelle de notre État, nous ne l’avons pas saisie. À cette époque, a vu le jour le premier mouvement réformateur qui promettait de réparer les finances publiques, le Trésor, l’armée et la justice. Nous avions l’opportunité de créer une vraie puissance. L’erreur de l’État fut son incapacité à comprendre la singularité de la République des Deux Nations – un État composé non pas de deux, mais au moins de trois nations. Et certainement de trois nations égales en droits. Ne pas l’avoir compris s’est soldé par une tragédie que fut le soulèvement de Chmielnicki. Il n’était pas inévitable. Avons, nous avions ignoré de nombreux signaux d’alerte tels que les soulèvements de Kosiński, Nalewajko, Żmajło, Pawluk, Ostranica et Hunia. Et encore, après celui de Chmielnicki, d’autres soulèvements et révoltes, jusqu’au soulèvement de Palej en tout début du XVIIIe siècle

Les élites de la République des Deux Nations n’ont pas su saisir la chance historique. Aujourd’hui, dans d’autres conditions, elle s’offre de nouveau à nous. Nous la devons à la courageuse nation ukrainienne – ces hommes et ces femmes qui luttent héroïquement pour leur liberté et la nôtre, en tentant de défendre la raison d’État ukrainienne et européenne.

L’Europe doit à présent s’arracher à son sommeil géopolitique, si elle ne veut pas perdre son avenir. Pour que la Pologne soit vraiment un grand projet, elle doit se fonder sur un tout aussi grand projet européen, bâti sur l’idée chrétienne, mais aussi sur les traditions romaine et grecque.

La guerre qui frappe notre voisin redéfinira la façon dont nous comprenons l’Europe et le monde. Le Kremlin puise de son histoire le pire : le nationalisme, l’impérialisme et le colonialisme. Quant au nationalisme, Poutine continue à jouir d’un immense soutien populaire. Cele n’est pas que le fruit de la propagande, mais son existence et la lutte contre elle doivent nous guider dans nos processus de prise de décisions. C’est une arme puissante que nous ne devrions pas négliger.

Poutine ne cache pas non plus ses pulsions impérialistes. Il souligne clairement que son désir est de reconstruire l’empire d’avant, sur deux traditions : le mythe de la Grande Guerre patriotique qui avait fait fortifier l’Union soviétique dont de pans entiers de la population restent nostalgiques ; et l’héritage de la Russie tsariste, un immense empire qui, depuis la fin du XVe siècle, s’était élargi dans toutes les directions. Faisant appel à ces deux traditions, Poutine ressuscite l’idée de l’impérialisme grand-russe. Le moyen pour atteindre cet objectif est l’annihilation de la nation ukrainienne dont les aspirations nous-mêmes nous n’avons pas pris en compte, il y a 400–500 ans, dans notre projet commun.

Poutine veut détruire la nation ukrainienne – il recourt à la notion de dénazification, de désucrainisation même. Les dépêches de l’agence de presse officielle de la Fédération de Russie débordent de postulats d’annihiler l’Ukraine. Les crimes perpétrés en Ukraine relèvent d’un génocide.

À part le nationalisme et l’impérialisme, le colonialisme russe est aussi une menace. La Russie d’aujourd’hui puise dans ses traditions. On évoque peu chez nous et en Occident le combat (sans effusion de sang) qui continue dans la sphère des technologies, des rabais et de l’économie. La Pologne n’y joue pas les premiers rôles. Les sources de cet état des choses sont à chercher, d’une part, dans les erreurs historiques à l’étape de la création des institutions de l’État et d’un système fiscal cohérent, d’autre part, dans les différents privilèges accordés aux nobles, dont le privilège de Košice de 1374. Nous n’avions pas su nous adjuger des avantages concurrentiels, pour lesquels la lutte continue encore aujourd’hui. On peut ajouter au passage que certains de nos partenaires continuent à vouloir nous traiter d’une manière condescendante. Nous maintenir dans cet état de périphéricité, affublés plutôt d’un rôle provincial dans les chaînes de production que de celui qui correspondrait à notre potentiel, leur est bénéfique. Notre formation politique tente d’y remédier.

Les facettes du colonialisme russe sont diverses. D’un côté, il se manifeste par l’agression de l’Ukraine. De l’autre, par la mise en pratique de ce qu’on nomme le russkij mir et une brutale exploitation économique. Si l’Europe succombe aux poussées du nationalisme et du colonialisme russes, elle ne sera plus ce continent que nous avons connu. Elle sera une Europe vaincue, une Europe peinant à déployer ses ailes et maintenir la cadence dans la course globale.

L’Histoire nous enseigne que pour vaincre, il faut la détermination et la capacité à faire des sacrifices. L’Ukraine peut l’emporter, bien que son potentiel militaire ne puisse égaler celui de la Russie. Mais le peuple ukrainien peut légitimement espérer la victoire grâce à sa détermination et son courage. Néanmoins, un autre scénario est possible. L’Europe, l’Occident, l’Otan peuvent bien disposer d’un avantage technologique et technique, mais si nous manquons de détermination, nous pouvons perdre.

Quand Poutine commence une guerre, il est prêt à la mener des années durant. La guerre en Tchétchénie a duré dix ans, celle en Syrie dure depuis 2015, celle enfin en Ukraine – depuis 2014. La Russie a de la patience, renforcée en plus par la forte idéologie russe. Et ce de cette détermination-là que nous manquons trop souvent en Europe. Nous sommes conscients en Pologne de ce moment historique que vit maintenant notre continent. D’où notre rôle d’arracher l’Europe à son sommeil. Afin que l’Ukraine puisse survivre et sortir gagnante de cette guerre, il est crucial de poursuivre nos efforts en termes de sanctions envers la Russie et d’armements en direction de l’Ukraine.

Henry Kissinger, invité récemment au Forum mondial de Davos, a conseillé à l’Ukraine de se séparer de ses territoires pour permettre le retour de la politique de l’équilibre. Je n’ai aucun doute que si Kissinger avait été présent en août 1980 à Gdańsk, il aurait poussé les grévistes des chantiers navals à retourner à leurs portiques de manutention et leurs ateliers. „Arrêtez de tirer des plans sur la comète ! ”, aurait-il dit. Nous avions à l’époque bien des Kissinger chez nous qui ont préféré une lente négociation avec les communistes à la détermination de rejeter une fois pour toutes leur héritage historique – ce qui, jusqu’à nos jours, continue à jeter une ombre sur nos chances de développement.

.Gamin, j’ai participé à la publication de Biuletyn Dolnośląski, l’une des principales revues échappant à la censure. Dans l’un des numéros, nous avons publié un poème de Jerzy Narbutt:

« Qui que tu sois, toi, qui es là
Quelque vie que tu aies à vivre,
Souviens-toi – tu vis tant que tu n’as pas peur,
Car si tu as peur, c’est comme si tu étais déjà dans ta tombe. »

Pourvu que l’Europe n’ait pas peur et soit courageuse. Le courage ne meurt jamais.

Mateusz Morawiecki

02/07/2022