Prof. Jacek CZAPUTOWICZ : Poutine a sous-estimé la résilience des Ukrainiens

Poutine a sous-estimé la résilience des Ukrainiens

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Prof. Jacek CZAPUTOWICZ

Ministre des affaires étrangères 2018-2020. Diplômé de l’École des hautes études commerciales de Varsovie (SGPiS), docteur ès sciences politiques (l’Institut des études politiques de l’Académie polonaise des Sciences), docteur habilité ès sciences humaines (le Département des Sciences politiques et des Études internationales de l’Université de Varsovie), diplômé d’études post-master entre autres à l’université d’Oxford. Au ministère des affaires étrangères depuis 1990. Entre 2008 et 2012 directeur de l’École nationale d’administration publique (KSAP). Auteur de plus de 100 articles et monographies scientifiques.

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La chancelière Angela Merkel et le CDU ont beaucoup investi dans Poutine comme partenaire. Je vais répéter ce que disent les Ukrainiens : s’il n’y avait pas eu le NordStream I ; s’il n’y avait pas eu le Nord Stream II, cette guerre n’aurait jamais eu lieu. Ce n’est que maintenant que nombre de dirigeants saisissent le danger que représente Vladimir Poutine pour l’ordre mondial – dit le prof. Jacek CZAPUTOWICZ dans un entretien avec Mateusz M. KRAWCZYK

Mateusz Krawczyk : On répète à volonté que Poutine « a disjoncté ». Est-ce un bon diagnostic de la situation en Ukraine ?

Prof. Jacek Czaputowicz : En théorie, on admet que les États et leurs leaders sont des acteurs rationnels. Et c’est par ce prisme qu’il faut analyser la situation actuelle. La décision de Vladimir Poutine d’agresser l’Ukraine s’inscrivait dans une stratégie bien concrète et un calcul des gains et des pertes potentiels. L’objectif est clairement annoncé : retrouver la position de superpuissance par la Russie. Poutine a estimé qu’en attaquant l’Ukraine, il y parviendrait.

Quel a été son raisonnement ?

D’abord, Poutine a pu considérer que le fait que le nouveau président des États-Unis soit faible joue en sa faveur. Le retrait de l’Afghanistan des forces américaines a affaibli l’image du leader des USA. En effet, nous ne sommes pas prêt à oublier les scènes qui se sont déroulées au tarmac de Kaboul en août 2021. Puis, Poutine pouvait être convaincu que l’UE divisée ne constituerait pas pour lui un défi sérieux. Ensuite, il ne s’attendait pas à des protestations venant des pays qui jusque-là avaient défendu les positions de la Russie, ses intérêts, leur coopération économique ou le fonctionnement des gazoducs NordStream I et NordStream II. Tout cela motivait Poutine à prendre la décision de l’attaque. Il est possible qu’il se soit mépris dans ses calculs.

Malgré les nouvelles sanctions, la Russie poursuit le conflit. Poutine ne fait-il pas grand cas du coût économique de l’agression ?

La Russie s’attendait à ce que les États qui participent à la prise de décisions sur les sanctions économiques – y compris dans le cas d’un blocage des banques russes dans le mécanisme des transactions SWIFT – ne parviennent pas à se mettre d’accord. En plus, Poutine s’était préparé à subir ce coup économique, en créant une importante réserve financière. On voit bien que la reconquête de la position de superpuissance, passant par l’incorporation d’une partie de l’Ukraine à la Russie ou par l’installation d’un gouvernement fantoche, était pour Poutine un jeu qui en valait la chandelle. D’ailleurs, pour lui, le problème majeur ne sont pas les sanctions mais la résistance ukrainienne.

Elle est, en effet, plus grande que ne l’ont prévue, avant le début de la guerre, la majorité des experts.

Certains Occidentaux étaient persuadés que cela ne valait pas la peine d’aider l’Ukraine, car son sort était de toute manière scellé, que Poutine allait rapidement contrôler la situation, en installant à Kiev un gouvernement à sa botte et en occupant une part du territoire ukrainien. La suite, cela devait être le business as usual. Il a sous-estimé la résilience des Ukrainiens et l’opinion publique dans de nombreux pays occidentaux qui a critiqué leur classe dirigeante.

Poutine serait-il satisfait d’un status quo dans lequel, à la suite de son agression de l’Ukraine, il reconstruirait une Russie impériale, quoiqu’économiquement faible, mais gardant sa zone d’influences, derrière un rideau de fer sur le Boug ?

Je ne pense pas que Poutine considère que les sanctions de l’Occident affaiblissent la Russie. Cet État garde toujours ses avantages concurrentiels, notamment dans le domaine des exportations de gaz et d’autres ressources, dont de nombreux pays sont dépendants. En plus, la Russie dispose toujours d’une des plus puissantes armées au monde. Poutine estimait qu’au bout de quelque temps, il parviendrait à renouer des relations quasi normales avec l’Occident – comme cela avait été le cas après 2014. Tel était aussi le raisonnement de la classe politique de nombreux pays européens durant les premiers jours du conflits. Cela a rencontré une vive réaction entre autres du président du Parti populaire européen qui soulignait que l’Allemagne s’était déshonorée dans cette situation. Et le ministre des affaires étrangères de l’Ukraine de renchérir : si l’Allemagne n’avait pas mené une telle politique depuis 2008, il est fort possible que cette guerre n’aurait jamais eu lieu.

Malgré les discussions continues et les informations fournies par les services de renseignement, l’invasion russe nous a tous surpris. À votre avis pourquoi ?

Chercheurs, observateurs, politiciens regardent la réalité à travers leurs propres cadres mentaux. On peut supposer que si quelqu’un ne voulait pas que cette guerre éclate, il cherche des raisons et des arguments, en tentant de se persuader que cela est « impossible ». Certains se sont fait surprendre. Mais les signaux étaient clairs. Le président des USA ne peut pas se permettre de parler d’un risque de guerre, s’il n’en a pas tous les éléments en main. Mais les services américains et britanniques nous ont avertis à plusieurs reprises d’une telle éventualité. Un autre fait significatif : l’évacuation des populations des territoires occupés de Lougansk et Donbass. On ne fait pas de telles choses sans raison. L’autre surprise qui nous échappe est celle de la résistance des Ukrainiens. On s’attendait à ce que les Ukrainiens se rendent rapidement et qu’on puisse faire du business comme avant. Mais il y a eu en Allemagne un revirement des priorités, ce qui est très positif et entraîne des conséquences sur le long terme. Poutine ne peut plus compter sur le soutien de ses alliés informels qui jusque-là ne se sont pas gênés de défendre une partie de ses intérêts.

Est-ce un changement durable ? « Aujourd’hui la Géorgie, demain l’Ukraine, et puis viendra peut-être le temps de mon pays » disait Lech Kaczyński, mort en 2010. Combien de temps ce scénario prendrait-il ?

Aujourd’hui l’Occident parle la langue de Lech Kaczyński. J’espère que ce changement sera durable. Le tournant est déjà pris, dont le meilleur témoignage est le discours prononcé par le chancelier Olaf Scholz le 27 février 2022. Ses déclarations ont été le résultat d’un imposant et rapide revirement des priorités. Le changement récent au poste de chancelier y était pour beaucoup. On peut l’interpréter de différentes façons, mais la chancelière Angela Merkel et le CDU ont énormément investi dans Poutine comme partenaire.

Je vais répéter ce que disent les Ukrainiens : s’il n’y avait pas eu le NordStream I ; s’il n’y avait pas eu le Nord Stream II, cette guerre n’aurait jamais eu lieu. Ce n’est que maintenant que nombre de dirigeants saisissent le danger que représente Vladimir Poutine pour l’ordre mondial.

Ne craignez-vous pas que vienne le jour où les plus importants politiques européens, une fois le conflit terminé, en appelleront à lever les sanctions ?

Je ne veux pas m’hasarder à des spéculations sur le résultat de ces décisions. Dans les guerres, de petites raisons se transforment en d’immenses conséquences. Les Britanniques estiment que cette guerre ne se terminera pas de sitôt. Le fait que la Grande-Bretagne a annoncé qu’elle n’envisageait pas d’empêcher ses citoyens à s’enrôler dans les unités étrangères de l’armée ukrainienne est tout aussi significatif. L’intuition nous dit que le conflit sera long et difficile et qu’il transformera encore davantage notre mentalité. Poutine a entraîné, à mon sens, un changement durable de la politique. Notre devoir maintenant est de continuer l’isolement durable de la Russie. Et Poutine n’est pas prêt à laver facilement l’affront qu’il subit de la part des Ukrainiens et d’autres pays.

Le magazine TIME titre en couverture : « Le retour de l’histoire ». Y a-t-il des chances qu’au-delà de ces affirmations on parvienne à insuffler de nouvelles forces dans les organisations internationales, l’ONU et l’ordre mondial façonné depuis des décennies.

L’ONU n’existe que depuis quelques dizaines d’années. Comme organisation, elle est une innovation relativement récente. Au contraire, la guerre comme caractéristique des relations humaines nous accompagne depuis le début de l’humanité. Ainsi, clamer le retour de l’histoire me paraît pertinent. Le retour de la politique des conflits et de la force se manifeste lorsqu’il arrive un changement de l’équilibre des forces. L’histoire nous enseigne les réactions que nous devons adopter. Les États-Unis doivent réagir, tout comme Athènes dans la guerre du Péloponnèse. S’ils ne réagissent pas correctement et de manière décidée, ils feront preuve, tout comme dans le cas du retrait de l’Afghanistan, de leur faiblesse, ce qui serait un mauvais exemple pour les autres. En même temps, nous parviennent des USA des voix isolationnistes. Ce qui est primordial aujourd’hui, c’est l’unité de l’Occident.

Le changement en question toucherait-il aussi l’Union européenne ? Le 27 février, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a annoncé que l’UE rembourserait la valeur des armements transmis à l’Ukraine.

C’est un bon et important signal. Dans une certaine mesure, l’Union européenne enlève la responsabilité des pays membres, bien que ce soit toujours les États qui transmettent ces armements et l’UE ne fasse que les rembourser. Parallèlement, elle fournit un cadre de sécurité aux pays tels que la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie. Il est, en effet, plus difficile à Poutine d’attaquer 27 pays au lieu d’un seul. On voit la volonté déterminée de l’Europe d’aider l’Ukraine. C’est la plus forte marque de solidarité.

Prof. Jacek Czaputowicz

01/03/2022