Prof. Kazimierz ORZECHOWSKI: #Curie2017. Transgresser les frontières

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#Curie2017. Transgresser les frontières

Prof. Kazimierz ORZECHOWSKI

Chimiste, professeur à l’Université de Varsovie, se spécialise en chimie physique et théorique, mène aussi des travaux d’application associant la médecine, la chimie et la physique. Entre 2009 et 2016 le coordinateur environnemental du Festival des sciences de la région de Basse-Silésie.

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En 2017, nous célébrons le 150e anniversaire de la naissance de Marie Curie-Skłodowska. Dans un nouveau cycle, Wszystko Co Najważniejsze « #Curie2017 », sur la double Prix Nobel polonaise – le prof. Kazimierz ORZECHOWSKI

.On a déjà tant écrit et dit sur la grande chercheuse polonaise que proposer une nouvelle reprise de ce sujet peut pousser à le faire différemment des autres, en mettant de l’huile sur le feu des discussions en cours. Mais le texte qui suit est, en fait, un hommage de plus à cette scientifique polonaise hors pair, une femme qui a su combiner la passion créatrice et la joie de vivre. Voici une poignée de réflexions sur un personnage à la frontière entre la physique et la chimie, entre le monde des femmes et celui des hommes, entre la joie que procure la vie de famille et celle puisée dans l’avancement de la science. Mais c’est également une tentative de réponse à la question : Quelle est l’importance des découvertes de Marie Skłodowska-Curie ?

Au juste, Marie Skłodowska-Curie ou Marie Curie-Skłodowska ? En France, le pays avec lequel elle a lié sa vie familiale et scientifique, le nom du mari vient, en effet, en premier. Je garderai ici cependant la syntaxe de la langue polonaise, en plaçant son nom de jeune fille avant celui de son mari. Un argument en faveur de ce choix se trouve dans l’article que Marie Skłodowska-Curie a publié dans la revue « Chemik Polski », en le signant justement de cette façon-là.

L’analyse de sa biographie peut mener à la conclusion que le moment décisif de sa vie et de sa carrière fut la rencontre avec un homme exceptionnel, un physicien dont la renommée scientifique était déjà bien confirmée, un amoureux de la science et un idéaliste – Pierre Curie. Le hasard détermine les destinées humaines sans pour autant les gouverner. La rencontre de ces deux personnes tombées aussitôt amoureuses l’une de l’autre fut, certes, un heureux concours de circonstances. Le fait cependant qu’ils aient su réaliser ensemble leurs passions scientifiques n’est plus le fruit du hasard, mais celui de la conséquence dans l’action, la sagesse et la persévérance. Maria Skłodowska, ayant obtenu une licence de physique et une autre de mathématiques à la Sorbonne, était prête à retourner vivre en Pologne pour prendre soin de son père et commencer à travailler comme enseignante. Pourtant, l’affection qui l’a liée à Pierre Curie ainsi que leur passion commune pour la science leur ont ouvert la voie au bonheur familial et à la carrière scientifique. On pourrait se demander si le retour en Pologne aurait changé le destin de Marie Skłodowska. Sans doute oui, mais je reste convaincu que le hasard décide du destin des humains à court terme et que les facteurs qui façonnent le plus leur existence sont leurs prédispositions personnelles, la persévérance et la conséquence dans la poursuite des objectifs. Si Maria Skłodowska avait quitté Paris, peut-être n’assimilerions-nous son nom ni à la radioactivité, ni aux éléments chimiques découverts, ni aux Prix Nobel, mais je pense que, grâce à ses traits de personnalité, elle aurait influé le destin de l’humanité d’une manière ou d’une autre.

Les leitmotives de mes courtes réflexions sur le destin de Maria Skłodowska-Curie sont la vie à la frontière, la transgression des frontières mais aussi la construction des ponts reliant différents territoires et milieux. La première frontière passe entre le dévouement à la science et le dévouement à la famille. Les femmes de la fin du XIXe siècle étaient préparées à leurs rôles d’épouses, mères, éducatrices et enseignantes de leurs propres enfants ou de ceux des autres. L’éducation de Maria Skłodowska ne s’éloignait pas de ce modèle, néanmoins elle voulait lier le bonheur de la vie de famille à la joie du travail scientifique. Elle devait son succès dans la construction des ponts entre la science et la vie de famille à sa ténacité, sa persévérance et son sacrifice. Nous devrions aussi voir le rôle particulier qu’a joué son mari qui, dès le commencement de leur chemin commun, a accepté les projets, insolites pour l’époque, de sa jeune épouse. Les souvenirs de leur fille, Ève Curie, sont la source d’innombrables informations sur le quotidien familial et scientifique de la famille Curie. Tout comme le livre vraiment très intéressant de Piotr Cieśliński et Jerzy Majewski Spacerownik. Śladami Marii Skłodowskiej-Curie. L’image de Marie qui s’en dégage est celle d’une femme et d’une mère qui prend soin de sa famille, mais aussi celle d’une scientifique tenace et méthodique qui sait poursuivre les objectifs fixés. Celui qui tente, en pénétrant dans la biographie de la famille Curie, de comprendre cette union a priori improbable de la vie de famille et de la recherche scientifique arrive à la conclusion que les grandes découvertes ne sont pas l’œuvre de Marie toute seule mais de toute la famille Curie. Il ne s’agit pas là de discussions particulières tenues à la table familiale, mais du respect pour la science et de l’acceptation des conséquences de sa pratique. Ce n’est pas un hasard que non seulement Marie et Pierre Curie sont lauréats du prix Nobel, mais également leur fille et son mari. À l’heure actuelle, de nombreux chercheurs, femmes et hommes, sont persuadés que la science exige de sacrifier la vie de famille. Difficile de trouver la justification de cette thèse dans la biographie de notre grande compatriote qui a bâti un pont incroyable, en montrant que seulement en ayant le soutien de ses proches on peut accomplir de vraiment grandes choses.

Une autre frontière à laquelle Marie Skłodowska-Curie a eu à se mesurer dans son action fut celle entre la chimie et la physique. Au XIXe siècle, ces deux domaines étaient beaucoup plus différents l’un de l’autre qu’aujourd’hui. Certes, la nécessité d’avoir une approche commune dans l’examen de l’univers avait déjà été prônée au XVIIe siècle par Robert Boyle, mais les centres d’intérêt scientifiques des chercheurs en physique et en chimie, tout comme leurs méthodes de recherche respectives différaient considérablement à l’époque. Marie Skłodowska-Curie fut-elle physicienne ou chimiste ? Le premier prix Nobel lui fut décerné dans le domaine de la physique, l’autre dans celui de la chimie. Qu’y avait-il de si particulier dans ses découvertes que le milieu des savants lui a attribué cette récompense à deux reprises ? Vers la fin du XIXe siècle régnait la conviction que la physique en tant que discipline scientifique était pratiquement close. On était en mesure de décrire tous les phénomènes connus en appliquant ses méthodes théoriques, presque tout était prévisible et intelligible. Il semblait ne rester que quelques détails à élucider. Nous savons aujourd’hui combien cette conviction était illusoire. Parmi les phénomènes que l’on ne comprenait pas tout à fait à l’époque il y avait les radiations résultant de l’influence exercée par les rayons cathodiques sur l’anticathode, appelées du nom du chercheur qui les avait découvertes « radiations Roentgen ». Face à l’immense intérêt que suscitaient les radiations Roentgen, celles émises par les composés de l’uranium, découvertes en 1896 par Henri Becquerel, sont passées, du moins au début, inaperçues. Ces radiations paraissaient semblables aux radiations Roentgen mais on les trouvait moins intéressantes, peut-être à cause de nombreuses controverses et erreurs dans l’analyse de ses particularités.

Marie Skłodowska-Curie fut attirée par les radiations uraniques en cherchant un sujet pour sa thèse de doctorat. La plus intéressante particularité des radiations uraniques était leur capacité à noircir le film photographique bien que celui-ci soit protégé par du papier noir ou par un mince film métallique. Cela ressemblait aux radiations Roentgen mais ne nécessitait pas l’utilisation d’appareils adéquats, seule suffisait la présence, à proximité du film photographique, d’une préparation contenant de l’uranium. La capacité à noircir le film photographique était spectaculaire. Or, elle ne permettait pas de mesurer l’intensité des radiations émises par des corps différents. On s’est aperçu néanmoins que les radiations uraniques entraînaient la ionisation de l’air ce qui a permis de construire un électromètre qui rendait possible la comparaison des radiations émises par des matériaux différents. En se servant de cet appareil, Marie Skłodowska-Curie a analysé un important ensemble de substances et minerais, et en a conclu que l’uranium et ses sels n’étaient pas les seuls à émettre des radiations. C’était aussi une particularité des composés du thorium.

L’analyse de la pechblende, un minerai étant une variété de l’uraninite servant à en extraire de l’uranium, a apporté des résultats surprenants. La pechblende provenant de Jachymov (en République tchèque) en particulier montrait une importante activité radioactive. La chercheuse a émis donc une audacieuse hypothèse que ce matériau cachait un élément chimique inconnu jusqu’alors, dont la radioactivité était plus forte que celle de l’uranium métallique. La perspective de découvrir un nouvel élément et, surtout, de connaître les particularités des radiations uraniques était si tentante que l’époux de Marie, Pierre, a interrompu ses recherches en cours pour entreprendre, avec sa femme, une tentative d’isoler ce nouvel élément. Grâce à la possibilité de contrôler l’activité radioactive des substrats et des produits d’opérations chimiques la voie à l’isolation des éléments chimiques jusque-là inconnus fut ouverte, quoique pas facile.

Le cycle de travaux publiés par Marie Skłodowska-Curie dans la revue « Chemik Polski » en 1904 (numéros 8-13) est une vraie mine d’informations intéressantes sur les découvertes du polonium et du radium. Leur lecture nous fait comprendre combien difficile et laborieuse fut cette entreprise d’isoler d’infimes quantités de nouveaux éléments chimiques à partir de la pechblende. Marie Skłodowska-Curie aurait acquis ses savoir-faire analytiques encore au laboratoire du Musée de l’industrie et de l’agriculture à Varsovie. Elle note dans ses souvenirs : « Si, à Varsovie, le professeur Napoleon Milicer et son assistant le docteur Kossakowski ne m’avaient pas bien appris l’analyse, je n’aurais jamais découvert le radium ». L’isolation du polonium et du radium était évidemment le résultat de ses connaissances en chimie, mais l’analyse de la radioactivité était du ressort de la physique. À mon sens, notre grande compatriote, pour atteindre son objectif scientifique tant désiré, a bâti le pont entre la physique et la chimie. Elle a fait ses découvertes au moment où la physique « prenait une respiration d’air frais dans ses poumons ». L’isolation du polonium et du radium ainsi que l’analyse fondamentale de ces éléments et de leur radioactivité constituaient l’impulsion nécessaire à l’approfondissement de nos connaissances sur la construction de l’atome.

La troisième frontière que Marie Skłodowska-Curie a dû transgresser fut la frontière entre le monde des hommes et celui des femmes. À notre époque, au XXIe siècle, cette frontière est à peine sentie, et on est même parfois inquiétés de voir que les normes et les comportements des hommes et des femmes sont réciproquement repris. À la fin du XIXe siècle, cette frontière était très nette. En la transgressant, on pouvait s’exposer à la critique et aux railleries ce qui n’excluait pas que des tentatives de la forcer apparaissent çà et là. Maria Skłodowska-Curie n’était pas la seule à entamer des études en sciences exactes, ni en Pologne, ni en France, mais elle était la première femme à obtenir un doctorat à la Sorbone, la première femme à être invitée à une séance de la Royal Society, la première et la seule jusque-là, à se voir décerner deux prix Nobel – un en physique et un autre en chimie. Les tensions et les difficultés dont elle a fait l’expérience nous sont très peu perceptibles, mais à la fin du XIXe siècle, une femme qui s’opposait au traditionnel partage des rôles sociaux devait subir maints désagréments et contrariétés. Bien que la double prix Nobel jouisse, à travers la planète, de la popularité et du respect, l’entrée à l’Académie des sciences lui fut refusée ; les péripéties autour du premier prix Nobel sont notoirement connues.

.Marie Skłodowska-Curie a su unir de nombreux domaines de la vie et de la science, en prouvant que la détermination et la persévérance dans la poursuite de ses objectifs ne sont pas contraires à la joie de vivre. Elles constituent une partie incontournable de la vie humaine. Les ponts que Marie a bâtis nous servent à tous et ce sont des constructions bizarres, car plus elles vieillissent et plus de gens s’en sont servis, plus elles sont durables et plus elles sont belles.

Kazimierz Orzechowski

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