La France et l’est de l’Europe. Un défi géopolitique majeur

Nicolas TENZER

Président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP), conférencier international sur les questions géostratégiques et l’analyse des risques politiques, auteur de trois rapports officiels au gouvernement, dont deux sur la stratégie internationale, et de 21 ouvrages, notamment de Quand la France disparaît du monde, Paris, Grasset, 2008, Le monde à l’horizon 2030. La règle et le désordre, Perrin, 2011 et La France a besoin des autres, Plon, 2012.

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Nicolas TENZER: Francja a wschód Europy.
Jedno z największych wyzwań geopolitycznych

L’est de l’Europe représente aujourd’hui un enjeu crucial pour le devenir de l’Europe, au croisement des questions géopolitiques et de légitimité du projet européen – ecrit Nicolas TENZER

.Certes, cet « est » n’est pas homogène, mais parce qu’il a rejoint l’Union européenne après la parenthèse de la glaciation communiste, il est le symbole de la vertu libératrice de l’Europe. Il a vocation à incarner avec une résonance quelque peu dramatique les valeurs de liberté, de droit et de démocratie qui sont le sens de cette libération.

Ces pays sont aussi pour beaucoup les plus menacés par un pays, la Russie, dont la stratégie est de démanteler l’Europe et qui, pour ce faire, attise en son sein et dans chaque pays de l’Union les braises de la division et les tentations nationalistes de la fermeture. Puissance révisionniste, Moscou représente un danger direct en termes de sécurité pour certains pays, notamment Etats baltes, mais constitue pour tous une menace idéologique dans son combat contre les valeurs libérales, l’ordre juridique international et l’Etat de droit. Cette menace a un visage concret à la périphérie de l’Union : annexion de facto d’une partie de la Géorgie, invasion de l’est de l’Ukraine et annexion illégale de la Crimée, entreprise de déstabilisation dans les Balkans. En Europe même, elle soutient les mouvements antilibéraux de gauche et de droite et les tendances sécessionnistes ou séparatistes.

Pour la France, dont le nouveau président, Emmanuel Macron, a mis l’Europe au cœur de son projet, l’Est européen est primordial à un quadruple titre. D’abord, il a clairement affirmé, quitte à déplaire, qu’il ne saurait y avoir de légitimité de l’Europe sans valeurs non plus que sans puissance – d’où l’Europe de la défense. Ensuite, se plaçant dans le camp de la liberté et du droit, il a clairement montré combien il s’opposait à Poutine sur le dossier ukrainien. En troisième lieu, la question de l’unité de l’Europe ne peut aller pour lui sans un socle social fort de droits, une plus grande égalité et une plus juste concurrence, ce qui l’a conduit à poser frontalement la question du travail détaché. Enfin, il a clairement affirmé le 26 septembre 2017 à la Sorbonne qu’il n’entendait pas arrêter le processus d’élargissement, notamment en direction des Balkans, car c’est décisif en termes de stabilité géopolitique du continent européen. Dans le contact politique actuel, c’est une position courageuse.

Indépendamment des propositions faites par E. Macron sur la relance du processus européen et la réforme de l’Union européenne, certaines de ses prises de position ont conduit à une nouvelle polémique entre la France, d’un côté, et certains pays de l’est de l’Europe, notamment la Hongrie et la Pologne. Au-delà des discordances sur l’accueil des réfugiés et les travailleurs détachés, la question des libertés fondamentales constitue un point de conflit dur et le contexte géopolitique s’y prête. Alors que Varsovie, plus encore que Budapest, est, pour des raisons en particulier historique, pleinement consciente de la menace que fait peser la Russie de Poutine, elle lui donne involontairement des armes, et il n’est point fortuit que la propagande du Kremlin se soit considérablement renforcée en Pologne. Comment combattre un tel adversaire si l’on copie les principaux éléments de langage du discours de Moscou sur la liberté, la justice, l’Etat de droit, voire les « valeurs traditionnelles » ? On ne peut combattre Poutine sur le plan de la sécurité en le légitimant sur le plan idéologique. Comment ne pas percevoir aussi que la Russie serait gagnante si la Pologne et la Hongrie devaient être mises au ban de l’Europe.

Ces pays doivent en avoir conscience et leurs débats internes doivent mieux intégrer cette dimension de sécurité. Mais du côté de la France et des autres pays européens, ce risque premier doit aussi être perçu. Personne n’a intérêt à ce que l’Europe se fragmente et se divise et à ce qu’une partie de l’Est s’éloigne du cœur de l’Europe et de ses valeurs. L’est de l’Europe a besoin de l’ouest qui fut, somme toute, à la source de sa prospérité retrouvée sans laquelle son combat pour la liberté aurait pu être de courte durée, mais l’inverse est vrai aussi : l’ouest a besoin de l’est en particulier pour sa puissance et sa sécurité.

Pour la France, en particulier, nous devons poursuivre sans relâche non seulement le dialogue – certes jamais interrompu ‑, mais aussi porter notre engagement au plus haut niveau. Nous avons tous besoin de compréhension. J’ai ainsi récemment proposé publiquement que soit nommé un haut représentant ou envoyé spécial de la France, directement rattaché au président de la République, chargé des relations avec l’est de l’Europe. Nous avons en effet besoin d’un niveau intermédiaire entre les ambassadeurs bilatéraux et ambassadeurs thématiques (groupe de Minsk en particulier) et le président ou le ministre. Il faut, en effet, parvenir à avoir une vision globale des questions, y compris sécuritaire, pour la région. Sa zone de compétence devrait d’ailleurs englober autant certains pays de l’Union que d’autres (Ukraine, Moldavie, Balkans hors UE, voire Géorgie) qui n’y sont pas.

Entre la France et la Pologne, en particulier, l’histoire commune est longue et va au-delà du moment dramatique de 1939. Songeons en particulier à Marie Curie-Skłodowska, symbole de ce pont particulier, illustration de l’intelligence, de la vérité et de la science qui sont au cœur de l’esprit européen. Mais tous les pays de la zone ont aussi leurs combattants de la vérité et de la liberté qui constituent ces symboles – étymologiquement des traits d’union – entre tous les Européens. Emmanuel Macron a rappelé, lors de son discours d’Athènes le 7 septembre 2017, combien cette dimension culturelle de l’Europe était première. Pour lutter contre le renferment et le nationalisme, pour ne pas laisser se propager les feux de la discorde, il faut aussi renforcer, pour rappeler le titre du premier livre de Romain Gary, tout entier voué à la Résistance polonaise, cette dimension de l’« éducation européenne.

Nicolas Tenzer

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