Cécile ZERVUDACKI: 'The Times They are A-Changin' ou de l'inconvénient d'être indo-européens et de n'avoir pas su le rester

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'The Times They are A-Changin' ou de l'inconvénient d'être indo-européens et de n'avoir pas su le rester

Cécile ZERVUDACKI

Maître de Conférences d'anthropologie européenne comparée à l'INALCO, Paris.

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« What we now desperately need is a clear theology of materialism »
A.Th.Van Leeuwen Christianity in World History, London 1964, p 437

En quel temps vivons nous ? Celui de la Fin de l’Histoire, bien que des guerriers sanguinaires surgis d’une Histoire quasi effacée s’insurgent contre nous en nous affublant de hardes médiévales que nous avions nous mêmes lacérées depuis les Lumières ? En des Temps Obscurs, où nous accepterions de les endosser à nouveau, faisant droit ainsi au fatras terminologique d’indistincts assassins? En des Temps Glorieux, où l’Individu start-upisé réalise enfin le programme autrefois promis par Radio Free Europe entre deux concerts de rock clandestins ? En des Temps Honteux, où les Premiers seraient définitivement les premiers, et les Derniers regarderaient s’élargir le gouffre pikettien qui les en séparent comme les témoins d’un séisme cloués de terreur qui se savent perdus quoi qu’ils fassent ?

D’où nous vient l’angoisse que ces questions soulèvent, malgré notre sentiment de l’urgence de poser un diagnostic pour légitimer une action politique efficace ? Pourquoi nos esprits ne semblent-ils pas capables de fourbir d’autre outil d’analyse que la terminologie pseudo savante avec laquelle on nous présente les choix politiques de nos démocraties selon le clivage « populistes » vs « globalistes » ( dont on commence au moins à s’aviser qu’il ne recouvre guère l’ancien clivage Est/Ouest en Europe, ni même qu’il serait spécifiquement européen…) ? Pourquoi au fond de nous aussi ce sentiment grandissant du flou de nos jugements éthiques et de l’indécidabilité croissante de nos inventaires du Bien et du Mal politiques, face à la question migratoire par exemple?

Aucune civilisation n’a confondu activité économique et activité symbolique, (« religieuse » ou « magique »ou aujourd’hui « scientifique »), qui est celle que toute société consacre à s’assigner un sens à elle-même et au monde. Point de communauté humaine en somme où la nécessité de la survie, avec ses moyens et ses méthodes plus ou moins efficaces, tiendrait lieu de sens de la vie. Dans notre version indo-européenne, si l’on en croit Dumézil, nous sommes même allés jusqu’à classer d’avance nos populations en trois Ordres à prestige hiérarchique décroissant, les Clercs étant au sommet, suivis des Guerriers et seulement tout en bas des Producteurs, ce qui montre le peu de cas que nous faisions foncièrement de ceux qui nous nourrissent au profit de ceux qui passent leur vie apparemment oisive à spéculer sur le visible et l’invisible, seuls investis en garants sacrés de la légitimité de nos actions, et devant lesquels même ceux qui risquent leur vie à nous défendre étaient priés de mettre genou en terre.

On sait comment la Réforme, puis la Révolution française ont tenté de nous débarrasser de notre mépris culturel intrinsèque pour l’activité économique, de faire accéder le Producteur, qu’il soit banquier, paysan ou ouvrier au statut de numéro un dans notre échelle du prestige social. Et l’une et l’autre y sont somme toute parvenues.

Évidemment, on peut les opposer l’une à l’autre. Dire que le boutiquier calviniste néerlandais qui offre une tirelire à son enfant comme cadeau de baptême, et le militant communiste français qui enseigne à son fils la « lutte des classes » et la haine du Grand Capital ne transmettent pas la même Weltanschauung. Et pourtant si. Que l’un accepte la monnaie comme équivalent légitime (bien que risqué) du travail, et pas l’autre, ne fait pas grande différence : ils enseignent l’un et l’autre que l’activité économique est désormais de l’ordre du sacré.

Et c’est là que le bât blesse. Et que commence une confusion inédite dans l’histoire des civilisations. Et que s’origine en partie, à notre avis, notre malaise actuel.

La Réforme comme la Révolution ne prétendaient pas réclamer autre chose, croyaient elles, qu’une simple redistribution du prestige social affecté aux fonctions catégorielles de chacun serait suffisante ? Elles n’ont pas remis en cause notre conception culturelle de ce qu’est le fondement d’une société saine, qui est celui d’une échelle de prestige symbolique qu’elle attribue d’avance à ses membres rangés non pas en fonction de leur mérite ou de leur utilité sociale, mais de leur proximité au groupe princeps, dit « sacré », à fonction sans obligation de résultat, sans responsabilité devant aucun pouvoir, sans falsifiabilité intellectuelle autre qu’en interne, et sans responsabilité économique vis-à-vis du reste de la société. Une échelle de prestige qui va du plus « sacré » au moins « sacré », c’est-à-dire du plus valorisé au moins valorisé. Et comme une collectivité, fût-elle élargie, comme aujourd’hui, à la planète entière, est un ensemble fini, cela entraîne immanquablement que pour déplacer un groupe sur l’échelle du prestige, il faut forcément en rabaisser d’autres. Bref, qu’on doit dévaloriser Pierre pour valoriser Paul. (Ladite dévalorisation pouvant évidemment aller jusqu’à l’éradication physique, la guillotine ou le goulag.)

.Jusque là, nous fera-t-on remarquer, rien de bien spécifique. Après tout, voilà une civilisation, la nôtre, qui pratique une réorganisation interne, parfois sanglante, certes, mais qui reste « fidèle à ses valeurs » comme on dit platement. Et d’ailleurs, quelle civilisation ne connaît-elle pas périodiquement révolutions et guerres civiles, au nom même de ses propres dieux, ou de nouveaux dieux qu’elle décide d’adorer? Pourquoi parlons-nous de « confusion inédite dans l’histoire des civilisations » ?

Ce qui est inédit, ce n’est évidemment pas qu’il y ait des riches et des pauvres, et que les riches aient plus de surface sociale que les pauvres. C’est hélas banalement universel et transhistorique.

Ce qui est inédit, et dangereux, dans la version révisée que nous utilisons depuis le XVIIIe siècle pour juger de la santé d’une société, où la fonction économie est désormais au sommet de l’échelle symbolique, c’est d’abord que les riches et les pauvres se trouvent classés dans la même catégorie, banquiers et ouvriers, bourgeois et paysans, tous Producteurs et tous sacrés. Nous sommes privés désormais des moyens conceptuels d’arbitrer et réguler leurs conflits de façon légitime. Pas moyen de juger si le bourgeois louis-philippart est un bon héritier du sans-culotte, et si le prolétaire est plus respectable que son patron investisseur. Les conflits socio-économiques deviennent inarbitrables.

Et, deuxième conséquence terrible de la remontée des Producteurs tout en haut de l’échelle du prestige, c’est qu’ils constituent, même s’ils ne sont qu’un amas indistinct et conflictuel, le Groupe princeps, le Groupe sacré par excellence, c’est-à-dire qui n’est soumis à aucune obligation de responsabilité collective, à aucun pouvoir externe à lui-même qui serait issu de la société, à aucune instance d’arbitrage général, étant lui-même le créateur et le garant de la loi générale.

Aucune civilisation n’a jamais fait un tel coup de force, et surtout pas la nôtre jusque là. Faire de l’activité de survie le sens même de la vie. Le groupe sacré avait droit aux prérogatives exorbitantes que nous venons de rappeler, justement parce qu’il était constitué d’individus éloignés de la production économique, prêtres, politiques, juges et savants, chargés de rappeler, par exemple, que les lois de l’accumulation des richesses, dès qu’on commença à s’aviser qu’elles existaient, relevaient d’abord d’un savoir, puis d’un protocole éthique de leur application pour garantir de leur efficacité. Adam Smith, qui aurait considéré comme sacrilège de devenir lui-même businessman, n’a écrit que deux livres dans sa vie, qu’il considérait comme les deux manuels jumeaux de l’économie libérale qu’il invente : l’Essai sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations ne va pas sans le Traité des Sentiments Moraux. Il crut même nécessaire de le faire inscrire sur sa tombe…

Il est urgent de sortir l’activité économique de la case sacrée. Parce que tout ce que nous avons gagné, ce sont des théocraties. Passons sur l’éphémère République de Genève. Passons désormais sur la théocratie soviétique et sa divinisation du Travail. Voilà que nous sommes désormais face à la théocratie bancaire. Nous aurions bien dû nous en douter, ça devait arriver.

Il est urgent de restituer au politique son autonomie régulatrice. A ceux qui nous expliquent que les choix politiques doivent désormais se soumettre, bon gré mal gré, aux « lois du Marché », faut-il rappeler qu’il n’y a pas de lien organique entre démocratie politique et économie libérale, que les fondateurs eux-mêmes de ladite économie libérale, Tocqueville ou Benjamin Constant, se méfiaient de la démocratie comme de la peste ? Faut-il rappeler le cas chinois, d’une économie libérale florissante dans un Etat dictatorial ? Faut-il rappeler que la France gaullienne était une démocratie, un indiscutable Etat de droit, et à économie clairement dirigiste ? Faut-il même rappeler, puisque ce mot est sur toutes les lèvres quand on parle d’Europe de l’Est, que l’ « illibéralisme » est une invention française, caractérisant la façon fort peu démocratique dont Bonaparte a répandu la démocratie en Europe ?

Il est temps également de désintriquer la recherche scientifique de l’obligation de productivité économique, de rendre aux savants le monastère de la liberté intellectuelle, même et surtout quand leurs découvertes peuvent immédiatement générer des profits gigantesques. Sinon, et si ce n’est pas déjà fait, la Googlothéocratie n’aura plus aucune limite…Un comble pour des Spéculateurs de l’Invisible, très normalement destinés à faire partie du Groupe princeps, sauf que la promiscuité avec les nouveaux accrédités les rend riches, dépendants, et dictateurs…

On se prend à cauchemarder à l’idée d’un Einstein dont les découvertes lui eussent ouvert non pas un poste de chercheur à Princeton, mais un accès au top 10 du classement Forbes…

.Mais revenons-en au politique. Il est clair que la libération nécessaire (et de plus en plus urgente) de la sphère politique du joug économique ne se trouve pas en Europe dans un contexte régulateur particulièrement favorable. N’oublions pas que ce qui s’appelle aujourd’hui « Union Européenne » est justement issu, en 1950, de l’idée

que créer des institutions économiques communes dans une Europe ruinée par la guerre est la seule manière d’éviter son retour, que créer en somme de l’incontournable d’ordre économique évitera désormais aux anciens belligérants de gérer leurs relations en termes politiques. Monnet et Schuman ne peuvent pas se permettre de « faire de la politique » : sur les ruines politiques de Vichy, de Drancy et de la Collaboration l’enduit gaulliste n’était pas très solide, quant aux ruines politiques de l’Allemagne nazie, aucun pansement mythique n’était évidemment à disposition. Pour réconcilier la France et l’Allemagne, on va donc s’occuper… du charbon et de l’acier ! Le Traité de Rome établit ensuite une entité qui n’ose s’appeler que « Marché Commun ». Ainsi, l’Europe des Six n’est qu’une machine économique à laver le passé politique honteux de ses membres (on sait que les Pays-Bas qui, eux, n’avaient pas politiquement démérité, ont failli refuser de signer le Traité de l’Elysée.)

Ce que nos politiques semblent oublier aujourd’hui, c’est que l’Union Européenne n’a pas depuis changé d’essence ni de fonction. Elle a continué à être cette structure perverse où l’économique tient lieu de pansement destiné à faire cicatriser des passés politiques douloureux. Ce fut le cas avec l’entrée des pays méditerranéens dans les années 80, (ou comment faire oublier le fascisme en Espagne et au Portugal, et le néo fascisme en Grèce) puis avec l’entrée des pays de l’Europe centrale, ou comment guérir la gangrène politique du communisme avec le remède de cheval de l’économie libérale…

Comment s’étonner dès lors que les structures de l’UE soient bureaucratiques et non pas démocratiques (on gère des choses, on ne gouverne pas des hommes) ? Comment s’étonner que chaque fois qu’elle prétend être ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire une structure politique, les peuples la rejette, comme en 2005 ? Comment s’étonner que les citoyens de l’Europe qui appartiennent tous à de vrais Etats, et de plus désormais tous démocratiques, aient le sentiment d’une ingérence incongrue ?

.Nous avons à rendre d’urgence son honneur au politique face à l’économique. Que l’élargissement planétaire du commerce des choses et de la circulation des hommes demande de penser de façon neuve les cadres du politique est une chose certaine. Mais commençons par faire l’inventaire de nos outils. Il n’est pas sûr que le bon vieil Etat de type westphalien, avec son amour de la Nation et sa méfiance des Empires soit à jeter aux oubliettes. Et apprenons à l’Union Européenne à être… Indo-européenne.

Cécile Zervudacki

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