Jan PARYS : Biden, Scholz et Macron

Biden, Scholz et Macron

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Jan PARYS

Homme politique, sociologue et publiciste, ministre de la défense nationale de 1991 à 1992.

Ryc. Fabien CLAIREFOND

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Récemment, plusieurs politiciens occidentaux importants ont révélé publiquement leurs prévisions et leurs plans concernant les affaires internationales. Il s’agit, au nom des États-Unis, du conseiller à la sécurité Jake Sullivan, au nom de la République fédérale d’Allemagne, du chancelier Olaf Scholz et au nom de la République française, du président Emmanuel Macron. Je vais traiter leurs points de vue un par un, car cela vaut la peine de savoir ce que ces trois dirigeants de pays occidentaux pensent des questions internationales.

.Dans l’article intitulé « L’Amérique ne s’affaiblit pas », Jake Sullivan ne cache pas que les États-Unis ont un projet de politique étrangère qui s’applique non seulement aux États-Unis mais aussi à d’autres pays. Comme il le dit, après la Seconde Guerre mondiale, à la suite de la guerre contre le Troisième Reich, les pays européens se sont affaiblis. En conséquence, depuis lors les États-Unis dominent le monde. Les changements intervenus dans l’économie mondiale ces dernières années ont ébranlé la position de force des États-Unis. Une nouvelle politique est nécessaire pour permettre aux États-Unis de maintenir leur position actuelle de leader mondial. Les mécanismes du marché ne suffiront pas à eux seuls à assurer cela. L’Amérique doit être le cœur du système financier international. C’est à cela que vise le programme d’investissement de l’administration Biden dans les industries d’avenir. L’objectif de ce programme, d’un montant de plusieurs centaines de milliards de dollars, est de moderniser l’industrie et à développer des innovations technologiques. Pour cela, grâce à leurs succès technologiques, les États-Unis conserveront une position politique forte dans le monde. Un exemple est ici la loi sur les investissements dans le secteur des semi-conducteurs.

L’Amérique devrait également accorder plus d’attention aux infrastructures critiques, à la dépendance à l’égard de ressources rares et à la disponibilité d’énergie propre. Comme l’affirme Sullivan, les efforts américains ne s’arrêtent pas à la frontière américaine. Au lieu d’accords commerciaux traditionnels, les États-Unis établiront des partenariats économiques avec des pays choisis. Les enjeux économiques seront subordonnés aux enjeux mondiaux, tels que les enjeux climatiques, la transformation énergétique, la révolution numérique, ainsi que le niveau de vie de la classe moyenne ou les menaces concernant la démocratie dans le monde. Afin de motiver divers pays à construire des économies complémentaires aux besoins des États-Unis, l’administration va lancer un fonds de plusieurs milliards d’investissements dans les soi-disant économies émergentes. La diplomatie américaine disposera de milliards de dollars pour financer et mettre en œuvre des programmes élaborés en commun.

Nous pouvons raisonnablement supposer que les paroles de Jake Sullivan ne sont pas ses opinions privées, mais expriment des concepts que l’ensemble de l’administration du président Biden veut mettre en œuvre. Il est possible d’y voir une croyance en la construction d’un système économique international unique sous la direction des États-Unis. Il peut être quelque peu surprenant que le conseiller à la sécurité du président traite des questions du climat, des énergies et du sort de la classe moyenne et ne parle pas du tout de problèmes de sécurité militaire. Rien n’indique que le nouveau programme américain sera consulté, par exemple, avec leurs alliés. Jake Sullivan considère les questions militaires comme subordonnées à la construction d’un nouveau système de domination technologique. Ce sont les investissements dans l’industrie moderne qui doivent garantir la sécurité militaire américaine. La principale division dans le monde est actuellement la rivalité politique et économique avec la Chine, qui sape la position actuelle des États-Unis dans le monde.

Les idées politiques allemandes pour les années à venir ont été présentées par le chancelier Scholz au Parlement européen le 9 mai 2023, dans le cadre du dîner organisé par le SPD, concernant la stratégie de sécurité adoptée par l’Allemagne. Le point de départ est la déclaration selon laquelle l’Allemagne a une responsabilité particulière par rapport à la paix, la sécurité et la prospérité en Europe. Le chancelier ne dit rien sur des pays quelconques qui lui auraient confié un mandat pour assumer une telle responsabilité. Néanmoins, le gouvernement allemand a décidé de rendre l’Europe heureuse avec son leadership sans demander d’accord à personne. La Russie a été identifiée comme un pays qui représente actuellement une menace. Cependant, aucune conclusion spécifique ne peut être tirée de la définition de la Russie en tant que menace. Cela n’exclut pas un règlement et une coopération avec la Russie lorsqu’elle reviendra à une politique non agressive. Le terrorisme, les cyberattaques, la crise climatique et l’affaiblissement de l’ordre démocratique ont été cités comme des menaces directes pour l’Europe. La Chine est définie comme un rival politique et économique, néanmoins la coopération avec la Chine doit être continuée.

Le gouvernement de Berlin – tout comme la Chine et la Russie – comprend le monde comme un système multipolaire, dans lequel l’Union européenne doit avoir sa propre place : forte et indépendante des États-Unis. Le chancelier n’est clairement pas partisan du renforcement de l’unité des pays occidentaux. L’armée allemande doit être la plus grande force conventionnelle d’Europe. L’Allemagne doit maintenir sa position de plaque tournante principale de l’armée américaine sur le continent européen. Les États-Unis doivent rester le principal garant de la sécurité de l’Europe. L’Union européenne doit être transformée d’une entité économique dans une entité géopolitique. La condition de l’élargissement de l’Union européenne est la centralisation et le changement des procédures de prise de décision dans l’Union. L’objectif de l’Allemagne est de la transformer en un État fédéral européen. Par conséquent, outre le diagnostic de la situation internationale, des conditions spécifiques pour d’autres pays sont signalées. Les politiciens de Berlin n’ont négocié ces demandes allemandes avec aucun pays. Ils les ont annoncés et les autres pays n’ont qu’à s’y conformer.

Les politiciens allemands ne sont pas intéressés par les opinions concernant l’avenir de l’UE exprimes par d’autres pays, tels que la Pologne. Ils ignorent également complètement le fait que le traité sur l’Union européenne prévoit dans son article 44 la formation des soi-disant coalitions, désireuses de mettre en œuvre des projets qui n’ont pas le soutien de tous les États membres. Par conséquent, le traité actuel n’empêche pas les politiciens de Berlin de mettre en œuvre leurs idées pour une intégration complète de l’Union, tant qu’il y aura des partisans de cette idée. Cependant, ils veulent imposer leur volonté à tous les pays par la coercition – même ceux qui ne le veulent absolument pas. Il s’agit d’une tentative d’introduction du principe de la prise de décision à la majorité dans l’Union européenne. Cela signifie que certains États vont perdre leur souveraineté au profit d’organismes internationaux. Les décisions concernant le sort de sociétés individuelles, par exemple la société polonaise, seront prises par des politiciens qui n’ont pas été élus par des citoyens polonais. Notre sort sera décidé par des gens qui n’ont aucun mandat de la part de la société polonaise. Bien sûr, une telle procédure de prise de décision n’a rien à voir avec la prise de décision démocratique.

La démocratie est basée sur le fait que le sort du pays est décidé par des politiciens qui ont un mandat accordé par leurs citoyens. Le nouveau projet allemand de réforme de l’Union européenne contredit cette règle. En raison de la position forte de l’Allemagne dans ses structures déjà aujourd’hui, l’évolution de l’Union vers un super-État n’est rien de plus qu’une acceptation formelle de la domination allemande actuelle. L’exécution des décisions des autorités de l’Union européenne sous peine de sanctions et d’amendes, c’est-à-dire sous la contrainte, n’a rien à voir avec la démocratie. C’est plutôt une manifestation de la mentalité SS de certains politiciens qui n’ont pas d’arguments de fond pour consolider leur pouvoir sur d’autres pays. En effet, suite à la réforme proposée par le chancelier, l’UE devrait devenir une structure qui servira les intérêts allemands. Un pays qui n’acceptera pas cela sera harcelé, puni et persécuté.   

L’Allemagne s’efforce entre autres de priver les pays de l’UE de compétences en matière de politique étrangère et de défense, pour les concentrer à Bruxelles. Avec l’abolition simultanée du principe du consensus dans l’Union européenne, cela signifie que l’Allemagne décidera de la politique de sécurité de tous les pays européens. Dans l’euphorie des débats sur la réforme de l’Union, personne n’ose se poser la question à quoi ressemblera la souveraineté des états membres après la réforme du traité ? L’Union européenne sera constituée par des quasi-états, qui seront privés du droit de mener leur propre politique étrangère et militaire. Il est indéniable que le statut futur des états membres de l’Union sera une sorte de protectorat, c’est-à-dire un statut de pays dépendants. Les états membres auront moins de compétences que l’actuel gouvernement bavarois en Allemagne. Dans l’Union réformée sur la base des idées du chancelier, les états membres seront des unités administratives autonomes qui devront mettre en œuvre les décisions prises à Bruxelles. Ainsi, la construction d’un super-état détruira la souveraineté des nations et des états actuels. Cela conduira à des querelles et à la division de l’Europe pendant plusieurs générations. L’Europe ne gagnera aucune position indépendante dans le monde par la coercition. Elle sera plus faible et en désaccord avec les États-Unis. De cette manière, l’Allemagne ne construira pas une nouvelle puissance, mais elle brisera l’Europe et la communauté occidentale. La réforme de l’Union européenne selon l’idée du chancelier ressemblera à l’accord de Munich de septembre 1938, lorsque la Tchécoslovaquie a été privée de sa souveraineté. 

Suite à la réforme de l’UE, les décisions consensuelles en matière de politique de sécurité qui sont actuellement en vigueur au sein de l’OTAN, seront subordonnées aux décisions allemandes prises à cet égard au sein de l’Union européenne. Au sein de l’OTAN il ne sera plus possible de construire une coalition de pays désireux de mener des opérations militaires conjointes sans le consentement des politiciens de Berlin. Les membres européens de l’OTAN seront soumis au chantage de l’UE, comme cela a lieu en ce moment dans le cas de la Pologne qui perd des subventions et subit des sanctions pour avoir coopéré avec les États-Unis. L’OTAN deviendra ainsi une annexe de la politique pro-russe de l’Allemagne et ne servira que les intérêts allemands. Après la réforme de l’UE, l’alliance sera une organisation dépendante des décisions prises au sein de l’UE. Les États-Unis perdront la capacité de co-décider de la politique de l’Alliance, en faveur de l’Allemagne.

Par conséquent, le sujet de la réforme de l’UE devrait être discuté sur le forum de l’OTAN, car nous sommes confrontés à une situation dans laquelle l’Union européenne va paralyser la politique de défense de l’Alliance, y compris celle des États-Unis et de la Pologne. Si la réforme proposée des procédures de prise de décision dans l’UE était en vigueur en 2022, la Pologne ne serait pas en mesure de mettre en place la base américaine près de Rzeszów ou de fournir un soutien à l’Ukraine sans le consentement de l’Allemagne. Seule une action sur le forum de l’OTAN avec les États-Unis peut bloquer la réforme de l’Union européenne postulée par Paris et Berlin.

La politique française a été présentée par le président Emmanuel Macron lors de son discours à la conférence Globsec à Bratislava en juin 2023. Rappelant le discours agressif de Poutine à Munich en 2007, Macron a déclaré qu’il n’avait pas reçu de réponse adéquate de la part de l’OTAN, qui a été lente et insuffisante. Il oublie ainsi que c’est la France, avec l’Allemagne, qui lors du sommet de 2008 à Bucarest ont bloqué la réponse dure de l’Alliance aux plans de Poutine. À cette époque, l’initiative du président Bush et du président Lech Kaczyński concernant l’Ukraine et la Géorgie a été bloquée par les représentants de la France et de l’Allemagne. Macron critique l’agression russe contre l’Ukraine, mais regrette en même temps que nous n’ayons pas entamé un dialogue avec la Russie qui assurerait notre propre sécurité. On peut rappeler au président français qu’il a perdu plus de 100 heures de conversations avec Poutine sans avoir rien obtenu. Dans le même temps, le président Macron écrit qu’il n’a jamais été naïf à propos de la Russie. Contrairement à ce qu’il dit, l’Union européenne n’a pas été unie, rapide ni sans ambiguïté face à la guerre en Ukraine. L’UE préfère toujours discriminer la Pologne au lieu de s’occuper de la sécurité du flanc oriental. La Pologne n’a pas reçu d’aide pour protéger sa frontière avec la Biélorussie. Elle n’a pas reçu d’aide pour compenser les coûts d’accueil de l’accueil des réfugiés de guerre en provenance d’Ukraine. Tandis que la guerre continue, la Commission européenne bloque les fonds dus à la Pologne à travers le plan national de relance, ce qui constitue une vengeance par rapport à la politique de sécurité du pays, indépendante de la volonté des politiciens de Berlin. La mégalomanie de Macron se manifeste, entre autres, dans le fait qu’il félicite les autorités américaines d’avoir soutenu l’Union européenne, en soutenant l’Ukraine pendant la guerre. Il accuse les États-Unis d’avoir suspendu l’application du traité d’élimination des missiles à courte et moyenne portée en 2019. Il ignore le fait que la Russie a rompu ce traité il y a longtemps et qu’il était inutile de le maintenir en vigueur. Macron promet des garanties de sécurité à l’Ukraine et annonce en même temps que le flanc Est de l’Europe est surarmé. Dans ce cas se pose la question de savoir comment les pays d’Europe de l’Est vont se défendre face à la Russie s’il veut les désarmer ? En un mot, il ne se soucie pas de la sécurité de l’Europe, mais du bien-être de la Russie, qui est engagée dans une expansion militaire. Bien évidemment, Macron soutient la centralisation des décisions dans l’Union européenne, expliquant cela par la nécessité d’un fonctionnement efficace. Il oublie que depuis plus de 70 ans, l’Alliance de l’Atlantique Nord fonctionne efficacement et prend ses décisions selon le principe du consensus. C’est la preuve suprême qu’avec des intentions honnêtes, il est possible de trouver des compromis et être efficace. En revanche, introduire la tyrannie de la majorité dans les procédures décisionnelles de l’Union européenne ne fera que briser l’unité de l’Europe.

La juxtaposition des propositions des États-Unis, de l’Allemagne et de la France sur les questions internationales est un défi pour la Pologne. Nous ne pouvons pas faire semblant que les autres veulent notre bien. D’autres pays – comme on peut le voir d’après les idées présentées – ont des conceptions très cohérentes de la poursuite de leurs intérêts particuliers. Jusqu’à présent, du côté polonais, il n’y avait pas de réflexion plus approfondie sur ce que proposent les grands acteurs. En évitant d’analyser des idées d’autres pays concernant la reconstruction de notre environnement international, nous ne résoudrons aucun problème. Soudain nous nous réveillerons dans une situation où d’autres nous imposent leurs conditions. Réagir aux événements actuels ne remplacera pas la stratégie dont la Pologne a besoin pour les années à venir. Les propositions concernant le nouvel ordre international qui sont avancées dans les pays occidentaux ne sont pas neutres par rapport à nos besoins.

Jan Parys

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 09/12/2023