
Le mensonge de Katyn
Avec le recul que nous donnent toutes ces dernières années, il est clair que le mensonge de Katyn était un pré-mensonge, le plus grand de tous les mensonges que l’Europe était prête à accepter sous le chantage russe, voire sans ce chantage.
À l’automne 1992, on avait l’impression de voir un miracle se produire en Russie. Pendant un demi-siècle, Moscou avait fait chanter le monde libre, faisant de lui un complice docile dans la perpétuation du mensonge de Katyn : c’étaient « probablement » les Allemands, et non les Russes, qui assassinèrent 20 000 prisonniers de guerre polonais durant la Seconde Guerre mondiale.
Contre toute attente, le succès du chantage s’avéra durable à tel point qu’en Pologne, nous avions parfois l’impression que les dirigeants et intellectuels européens considéraient la négation des vrais auteurs russes du massacre et leur protection comme une sorte de mission. C’est d’ailleurs ce qui expliquait le ressentiment et l’irritation que les Polonais suscitèrent en Europe après la guerre, luttant seuls tel le Don Quichotte contre ce négationnisme. Seuls l’Amérique, où le Congrès avait établi en 1952 la vérité incontestable sur le massacre, se montra capable de rejeter rapidement et fermement le mensonge de Katyn.
Et soudain, en octobre 1992, Boris Eltsine remit spontanément à Lech Wałęsa des documents relatifs au massacre, dont une copie de l’« Ordre n° 13 » daté du 15 mars 1940, signé par Staline et l’ensemble des dirigeants du pays, qui de manière explicite ordonnait au NKVD d’assassiner les prisonniers polonais. On pourrait croire que toute la structure sur laquelle reposait le mensonge s’était pulvérisée en une fraction de seconde.
Rien de plus faux. Se libérer du mensonge de Katyn fut le processus le plus difficile et le plus long dans le cas de la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, il est à peine croyable qu’il ait fallu attendre le Premier ministre David Cameron, en 2012, vingt ans après Eltsine, pour que le gouvernement britannique révèle des documents secrets exposant la collusion Churchill-Roosevelt au sujet du mensonge.
En 1943, les deux dirigeants échangèrent des rapports sur le crime commis par les Russes, convenant que les sociétés occidentales ne devraient jamais en entendre parler. Le mensonge pénétra si profondément la classe politique britannique qu’en 1976, lorsqu’un obélisque commémorant les victimes de Katyn fut finalement érigé dans un cimetière londonien (ce qui était totalement impossible en Angleterre en dehors d’un cimetière), le gouvernement du Premier ministre Callaghan tenta par divers moyens d’empêcher que l’obélisque n’affiche la date du crime – 1940 – indiquant ouvertement le NKVD comme responsable. Que peut penser un Anglais d’aujourd’hui en apprenant que le gouvernement démocratique de son pays se livrait, il n’y a pas si longtemps, à la falsification des dates de décès de soldats alliés sur un monument situé dans un cimetière à Londres… Il n’y a pas de dystopie plus orwellienne.
À certains égards, la situation était encore pire en France. Pendant des années, les témoins polonais y furent brutalement attaqués et discrédités, comme le grand artiste Józef Czapski qui, au nom de l’État polonais, rechercha les officiers disparus dans l’ « Archipel Goulag », sans jamais les retrouver.
Ironie du sort, à la fin de la guerre, le seul intellectuel français à dénoncer ouvertement les crimes du NKVD était Robert Brasillach, un fasciste qui, avec un groupe de journalistes, s’était rendu à Katyn en 1943 et avait vu les charniers polonais fraîchement exhumés. Brasillach, luttant contre le mensonge de Katyn, fut condamné à mort pour collaboration et de Gaulle ordonna de le fusiller. Le machiavélisme de cette histoire est d’autant plus épatant que l’un des chefs d’accusation lors de son procès était… sa présence à Katyn et le témoignage sur ce qu’il y avait vu rendu dans la presse fasciste. De Gaulle lui-même, dans ses mémoires relatifs à la guerre rédigés dans les années 1950, qui comptent plus de mille pages, prit soin de ne jamais mentionner le massacre. Infecté par le mensonge de Katyn, déjà âgé et pour un temps incapable d’influencer les affaires politiques du pays, le Général n’osa pas dire la vérité.
L’époque Eltsinienne porteuse d’espoir fut de courte durée, et sous la nouvelle direction du Kremlin, le mensonge de Katyn redevint rapidement un pilier de la doctrine étatique de la Russie. L’enquête du parquet, ordonnée par Eltsine, se poursuivit un certain temps, et en Pologne, les familles des victimes attendaient impatiemment ses conclusions. Mais Vladimir Poutine classifia et dissimula rapidement les dossiers de l’enquête, parmi lesquels les entretiens avec les témoins encore vivants et les auditions des bourreaux du NKVD eux-mêmes. Ceux-là mêmes qui, en avril 1940, avec une méticulosité et un secret absolus, nuit après nuit, abattirent d’une balle dans la nuque, un par un, des milliers d’officiers polonais, sans omettre de vérifier au préalable leur identité.
Et c’est là que se joua un autre épisode tardif et inattendu du drame du mensonge de Katyn : les familles des victimes se tournèrent vers la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg pour obtenir de l’aide, mais celle-ci rejeta la requête, en se servant d’un prétexte qui ridiculisait la noble institution, à savoir que Moscou ne s’était soumise à la juridiction de la Cour qu’en 1998, et qu’il était donc trop tard pour évaluer le retour de la Russie au mensonge de Katyn en 2013. Ce coup bas reste gravé dans les mémoires polonaises.
Ce qui reste dans les mémoires, c’est heureusement aussi l’opinion dissidente du juge Dean Spielmann, selon laquelle la Cour « a abdiqué son rôle de gardien des droits de l’homme face à l’un des crimes les plus horribles du XXe siècle ». Tout cela s’est produit peu avant la guerre en Ukraine, à une époque où l’Europe, comme aveugle et sourde à la réalité, bâtissait son avenir sur des mensonges successifs sur un soi-disant partenariat et un voisinage profitable avec Moscou sous le régime de Poutine.
Avec le recul que nous donnent toutes ces dernières années, il est clair que le mensonge de Katyn était un pré-mensonge, le plus grand de tous les mensonges que l’Europe était prête à accepter sous le chantage russe, voire sans ce chantage. Le mensonge de Katyn a laissé sur la conscience de l’Europe d’après-guerre une cicatrice profonde qui ne se refermera pas facilement. Elle rappelle constamment avec quelle facilité cynique l’élite européenne s’est rendue complice de la falsification de la vérité sur les crimes commis contre les Polonais. Et comment cette complicité n’a finalement apporté à l’Europe que honte et humiliation, au lieu des avantages éternels tant prêchés.



