Karol NAWROCKI: Avec l’histoire vers la modernité

Avec l’histoire vers la modernité

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Karol NAWROCKI

Président de l'Institut de la mémoire nationale de Pologne.

Ryc. Fabien Clairefond

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Si le monde libre abandonne la politique active de la mémoire, il cédera la place à ceux qui n’ont rien appris des expériences des totalitarismes du XXe siècle.

.Chance Phelps n’avait à peine que dix-neuf ans lorsque le Vendredi Saint, le 9 avril 2004, il est décédé lors d’une mission en Irak. Huit jours plus tard, il a été enterré avec les honneurs militaires à Dubois, au Wyoming, son État natal. Le même jour, l’officier Michael Strobl, membre de l’équipe rapatriant sa dépouille vers les États-Unis, a remis à sa mère la médaille de Saint Christophe que le garçon avait au tour du cou au moment de sa mort. « Je ne connaissais pas Chance avant sa mort. Aujourd’hui, il me manque”, écrira-t-il. Quelques années plus tard, cette émouvante histoire a servi de base au film L’Honneur d’un marine avec Kevin Bacon. Cela montre le respect avec lequel le peuple américain honore ses héros tombés au combat.

La Pologne libre honore également ses héros, en les enterrant avec les honneurs qui leur sont dus –même si huit jours ne se sont pas écoulés depuis leur mort, mais huit décennies. Dans le cadre de l’Institut de la Mémoire nationale, que j’ai l’honneur de diriger, fonctionne le Bureau de recherche et d’identification regroupant des historiens et des archivistes, mais aussi des généticiens et des archéologues. En Pologne et à l’étranger, nous trouvons les restes des victimes du nettoyage ethnique de 1917 à 1989 et de deux systèmes totalitaires : le nazisme allemand et le communisme soviétique. Des personnes jetées dans des fosses mortuaires anonymes, vouées à l’effacement à jamais de l’histoire. Nous leur restaurons leur identité. Nous avons déjà retrouvé les restes de plus de deux mille personnes, dont environ 10 % ont été identifiés. Ainsi, les familles de ces victimes retrouvent en quelque sorte leurs proches et peuvent enfin allumer une bougie sur leur tombe.

La recherche des restes de nos héros n’est qu’une des nombreuses tâches de l’Institut de la Mémoire nationale. L’Institut remplit également des fonctions d’archivage, de recherche, d’éducation, d’enquête, de lustration et bien d’autres fonctions. Il reste une institution qui aide les Polonais à surmonter l’héritage tragique de deux régimes totalitaires et sert un État libre et démocratique.

Terminer la transformation

.«Un simple geste imprudent du grutier a suffi pour que le monument cesse d’exister», dit la voix-off des images d’archives. C’était le 17 novembre 1989, lorsqu’un immense monument dédié à Félix Dzerjinski, le chef sanguinaire de la police secrète bolchevique, s’est effondré sur la place Bankowy à Varsovie. Les habitants rassemblés autour ont applaudi : l’un des symboles du communisme disparaissait pour de bon de l’espace public de la capitale polonaise. En décembre de la même année, le monument de Vladimir Lénine à Nowa Huta à Cracovie a partagé le même sort. Certains noms de places et de rues ont également perdu leurs patrons communistes. Le système totalitaire installé en Pologne sous l’œil vigilant de Joseph Staline s’effondrait lentement.

Cependant, les changements se sont révélés erratiques et il a vite semblé que la transformation s’était arrêtée à mi-chemin. Le ex-communistes faisaient carrière dans les affaires et se présentaient avec succès aux élections démocratiques. De nombreux postes importants étaient occupés par d’anciens collaborateurs de la police politique, la tristement célèbre Służba Bezpieczeństwa (SB) – même si l’ampleur de ce phénomène était inconnue, les archives héritées des services secrets de l’État totalitaire restant fermées au public. Les recherches sur l’époque révolue butaient sur d’importantes « taches blanches », et les études sur la Seconde Guerre mondiale étaient dramatiquement négligées. Dans le même temps, de nombreuses victimes des systèmes totalitaires et d’éminents militants de l’opposition démocratique d’avant 1989 vivaient dans l’oubli et souvent dans la précarité. Ces personnes avaient un sentiment légitime d’injustice transformationnelle.

La loi sur l’Institut de la Mémoire nationale, entrée en vigueur en janvier 1999, constituait une tentative tardive mais si importante de réparer cet état des choses. Les parlementaires, dont la détermination est tout à fait louable, l’ont adoptée – comme on peut lire dans le préambule –  « afin qu’aucune action illégale de l’État contre ses citoyens ne puisse être gardée secrète ou oubliée. »

Les débuts de l’Institut n’ont pas été faciles. L’élection du premier président de l’Institut par le Parlement s’est éternisée jusqu’en juin 2000 et le transfert de documents d’archives qui, selon la loi, devait prendre 60 jours, a duré de longues années. Pourtant aujourd’hui, nous pouvons nous vanter de disposer d’un fond de 93 kilomètres, dont de nombreuses unités sont déjà numérisées. Outre les documents déposés à l’Institut par diverses institutions conformément à la loi, nous disposons également de collections qui nous sont confiées par plus de deux mille donateurs du monde entier.

Actuellement, tout citoyen lésé par le système communiste peut prendre connaissance des documents recueillis à son sujet par les services secrets et, dans la mesure du possible, apprendre les noms qui se cachent derrière les pseudonymes des informateurs. Les personnes aspirant aux postes les plus importants de l’État doivent déclarer si elles ont servi dans l’appareil de sécurité communiste ou si elles ont coopéré avec lui dans le passé. L’Institut de la Mémoire nationale vérifie ces déclarations, ce qui sert la transparence de la vie publique. Nos archives constituent également une mine de connaissances inestimable pour les scientifiques et les journalistes, également étrangers. Sans la consultation de nos ressources, les recherches sur l’histoire de la Pologne au XXe siècle, mais aussi sur l’Holocauste, seraient bien plus pauvres.

Les vastes collections des archives de l’Institut sont également utilisées par nos procureurs qui mènent des enquêtes sur les crimes nazis, communistes et ceux commis autrefois par les nationalistes ukrainiens. Même si le temps passe inexorablement, dans de nombreux cas, il n’est pas encore trop tard pour punir les coupables. Le procès de Manfred N., 79 ans, ancien officier de la tristement célèbre Stasi est-allemande, accusé du meurtre d’un Polonais qui tentait de gagner l’Ouest en 1974, devrait bientôt s’ouvrir devant le tribunal d’État de Berlin. Une avancée dans cette affaire n’aurait probablement pas été possible sans l’enquête menée en 2018 par l’Institut de la Mémoire nationale et notre demande d’extradition du suspect.

Tout comme en RDA, en Pologne, le pouvoir communiste jusqu’au bout n’a pas reculé devant les répressions les plus terribles. En août de l’année dernière, nous avons lancé le projet « Archives des crimes ». L’idée est de jeter un nouveau regard sur les activités criminelles de la junte communiste au pouvoir en Pologne dans les années 1980. Nos procureurs reviennent sur des cas jugés impossibles à expliquer et envoient un signal clair : ceux qui ont usé de la violence, assassiné ou illégalement privé de liberté ne devraient pas dormir paisiblement aujourd’hui. Les premiers effets sont déjà palpables. Il a été possible d’établir que le prêtre distingué Franciszek Blachnicki, dont les activités étaient une épine dans le pied des communistes, est mort en 1987 non pas de causes naturelles, comme on l’admet officiellement, mais bien des suites d’un empoisonnement.

Le personnage du Père Blachnicki est aujourd’hui rappelé, entre autres, par une exposition biographique et une brochure publiée par les soins de l’Institut de la Mémoire nationale. La maison d’édition de l’Institut de la Mémoire nationale est le leader incontesté sur le marché du livre historique en Pologne : nous avons publié plus de 4 000 titres. Désormais, grâce à l’enregistrement de notre librairie en ligne sur la plateforme Amazon, nous pouvons également atteindre plus efficacement les lecteurs étrangers.

Raconter la Pologne au monde

.Plusieurs dizaines d’années de soumission au communisme ont également eu pour conséquence un fait très symptomatique : l’historiographie polonaise n’a pratiquement pas atteint le monde libre. En conséquence, toute personne ayant fait sa scolarité en Occident a entendu parler du massacre du village français d’Oradour, rasé par les Waffen-SS, mais pas des 817 villages polonais brutalement pacifiés pendant la Seconde Guerre mondiale. On avait entendu parler du colonel Claus von Stauffenberg, l’auteur de la tentative d’assassinat ratée d’Adolf Hitler, et en même temps on pouvait ignorait complètement que, dans la Pologne occupée, la clandestine Armée de l’Intérieur, comptant à son apogée environ 380 000 soldats ayant prêté serment, luttait pour la liberté et la démocratie.

L’effondrement du rideau de fer n’a pas fait disparaître ces disparités du jour au lendemain. Même si les archives polonaises étaient également largement ouvertes aux historiens et aux journalistes occidentaux, ceux-ci préféraient toujours se fier aux sources britanniques, françaises ou allemandes – en partie par habitude, en partie probablement pour des raisons de langue. La Pologne libre, qui a longtemps négligé la politique de la mémoire, a été incapable de raconter efficacement son histoire au monde. En conséquence, la vision occidentale de notre histoire reste superficielle et souvent déformée – comme dans l’exposition permanente de la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles.

Une politique historique consciente n’a commencé à être mise systématiquement en œuvre par les autorités polonaises qu’après 2015. Dès le début, elle a dû faire face à des critiques, notamment au postulat de « laisser l’histoire aux historiens. »

À tous ceux qui prônent des slogans naïfs d’une politique sans histoire, je le répète ad nauseam : tout pays moderne mène une sorte de politique de la mémoire. La décision d’ériger à Berlin un Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe a été décidée par un vote au Bundestag. De cette manière et bien d’autres encore, les autorités allemandes tentent de convaincre le monde qu’elles ont fait de manière exemplaire le bilan du sinistre héritage du Troisième Reich. La Fédération de Russie mène aujourd’hui un type spécifique de politique historique. Il s’agit d’une politique basée sur des mensonges vulgaires, le mépris des victimes du totalitarisme communiste et le respect de leurs bourreaux. Il suffit de dire que si le monument renversé de Dzerjinski a fini dans un musée à Varsovie, un nouveau monument à son effigie a été récemment érigé à Moscou.

L’agression à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine en 2022 nous a fait prendre conscience plus clairement qu’auparavant de l’importance de supprimer de l’espace public polonais les noms et les symboles qui promeuvent le communisme. En mars 2022, j’ai lancé un appel aux collectivités locales à ce sujet et les résultats ne se sont pas fait attendre. Parmi les soixante monuments « de gratitude » envers l’Armée rouge, qui défiguraient encore les villes polonaises, la moitié a déjà été enlevée. À leur place, nous commémorons de véritables héros polonais, comme Witold Pilecki, emprisonné par les Allemands à Auschwitz et assassiné après la guerre par les communistes.

Nos héros, nous les commémorons aussi hors de nos frontières. L’année dernière, à Ancône, en Italie, nous avons inauguré un monument dédié au Régiment de uhlans des Carpates qui l’a libérée en juillet 1944. Dans la lointaine Rusape, au Zimbabwe, nous avons rouvert au public, après rénovation, le cimetière où sont enterrés les réfugiés polonais de la Seconde Guerre mondiale.

Notre activité à l’étranger est orientée vers les communautés polonaises, mais aussi de plus en plus vers l’opinion publique de langue étrangère. Grâce au projet « Raconter la Pologne au monde », nous atteignons des lecteurs sur plusieurs continents, y compris ceux de titres aussi prestigieux que Chicago Tribune ou L’Opinion. Aussi nos livres et même jeux vidéo sont traduits en langues étrangères.

Une leçon d’histoire moderne

.La génération née au XXIe siècle, bien après la chute de la dictature communiste et encore davantage après la Seconde Guerre mondiale, entre dans l’âge adulte. Ces jeunes ont été épargnés par la leçon d’histoire que leurs grands-parents et arrière-grands-parents ont apprise à leurs dépens. Là non plus, l’éducation traditionnelle ne fera pas de miracles. Les sites de mémoire, par exemple ceux situés dans les anciens camps de concentration et d’extermination allemands et dans les chambres de torture communistes, ont un rôle important à jouer. Cependant, les lycéens d’aujourd’hui admettent ouvertement que la principale source de connaissances historiques pour eux restent Internet et les jeux vidéo, comme le confirme l’étude « Éducation pour la mémoire », réalisée fin 2022 sur une commande de l’Institut de la Mémoire nationale.

Nous ne fermons pas les yeux sur cette réalité. L’Institut de la Mémoire nationale ne renoncera jamais à organiser des conférences scientifiques et à publier des monographies monumentales. Mais si nous voulons dialoguer avec les jeunes, nous devons savoir parler leur langue. Pour les enfants d’âge préscolaire, nous avons préparé, entre autres, un spectacle et un film d’animation sur Wojtek l’ours-soldat intégré à l’armée polonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Les enfants peuvent ainsi, sur un mode divertissant, découvrir le sort des légendaires soldats du général Władysław Anders qui, luttant pour la liberté de la Pologne et d’autres nations pendant le conflit 1939-1945, sont devenus célèbres pour la conquête du Mont Cassin. Nous essayons d’atteindre le public adolescent à travers des bandes dessinées et des jeux vidéo via un Bureau des nouvelles technologies de l’Institut de la Mémoire nationale, que j’ai mis en place. Depuis son lancement au salon PAX East de Boston l’année dernière, Jeu des codes (Gra Szyfrów) a reçu d’excellentes critiques. Ce jeu vidéo présente la réalité de la guerre polono-bolchevique de 1920, lorsque l’armée polonaise a vaincu l’Armée rouge et sauvé l’Europe de l’esclavage communiste. Le jeu Pilotes – guerre dans le ciel (Lotnicy – wojna w przestworzach) – la toute nouvelle production de l’Institut – est un hommage aux pilotes polonais de la Seconde Guerre mondiale, qui ont joué un rôle inestimable, notamment dans la bataille d’Angleterre.

.Quand je rencontre des représentants de nos institutions partenaires de République tchèque, de Slovaquie ou de Roumanie, j’entends souvent que l’Institut polonais de la Mémoire nationale est pour eux un modèle dans le domaine de la politique historique. Pendant ce temps, au Parlement polonais nouvellement élu, de nombreuses voix se lèvent en faveur de la liquidation de l’Institut de la Mémoire nationale. Ce serait un pas vers l’amnésie historique. Pourtant, contrairement à la thèse de Francis Fukuyama, l’histoire n’a jamais pris fin.

Karol Nawrocki

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 27/12/2023