Nathaniel GARSTECKA: Pourquoi les Polonais devrait s’intéresser à ce qui se passe en Afrique?

Pourquoi les Polonais devrait s’intéresser à ce qui se passe en Afrique?

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Nathaniel GARSTECKA

Journaliste à "Wszystko co Najwazniejsze". Parisien né dans une famille d'origine polono-juive, habite à Varsovie. Il se passionne pour l'histoire et la culture polonaise, française et du peuple juif.

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Les événements récents au Niger sont beaucoup commentés en France mais peu en Pologne. Pourtant, le sort de l’Afrique aura des conséquences non négligeables sur l’Europe centrale.

.Si le continent africain n’est pas un partenaire commercial important pour la Pologne, ce n’est pas pour autant que les bouleversements géopolitiques qui y ont lieu ne toucheront pas la Pologne à un moment ou à un autre.

Le coup d’Etat au Niger de juillet 2023 a plongé dans le trouble l’Afrique de l’ouest. Le président Bazoum, élu en 2021, a été renversé par le général Omar Tchiani et des éléments putschistes de la Garde Présidentielle, une formation militaire d’élite. Depuis, le président est retenu prisonnier avec sa famille et les pays membres de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) s’interrogent sur la réponse à apporter au coup d’Etat, que l’Union Africaine, l’Union Européenne et les Etats-Unis ont condamnés.

Ce qui se passe actuellement est un nouvel épisode de la longue série de bouleversements géopolitiques qui ont lieu dans cette région du monde depuis quelques années. La France, ancienne puissance coloniale qui essaie tant bien que mal de maintenir son influence, est concurrencée de plus en plus ouvertement par la Chine et surtout par la Russie. Cette dernière, qui a une tradition d’infiltration dans les affaires africaines depuis l’époque soviétique, voit dans l’affaiblissement de la France la possibilité d’étendre sa sphère d’influence au détriment des Occidentaux et de mettre la main sur les richesses de ces pays. Elle cherche aussi à développer des réseaux commerciaux et militaires, via l’installation de bases et la présence de groupes paramilitaires, et à exporter son industrie nucléaire et gazière.

La rhétorique officielle russe flatte le ressentiment africain à l’égard de la France. Le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, tient régulièrement des propos que l’on pourrait qualifier de décoloniaux et anti occidentaux. Ainsi, lors du dernier sommet Russie-Afrique, il a comparé „le combat de l’Afrique pour la liberté” au „combat de l’URSS pour la liberté”, ajoutant que ce sont les Occidentaux (en particulier la France) qui sont responsables des difficultés que connaissent les pays africains. Cette rhétorique, de plus en plus accentuée, est reprise et répétée par les réseaux d’influence russes dans les pays ciblés par Moscou. Cela a été le cas notamment au Mali, qui a subi un coup d’Etat en 2021 et la prise de pouvoir par une junte militaire qui n’a pas hésité à „inviter” le groupe paramilitaire russe „Wagner” (appelé ainsi par Evgueni Prigojine et Dimitri Outkine en hommage au célèbre compositeur, car celui-ci était le préféré d’Adolf Hitler) afin de remplacer les soldats français de la Force Barkhane, qui pourtant luttaient contre les organisation islamistes du Sahel, en particulier „Al-Qaïda au Maghreb islamique” ou „l’État islamique dans le Grand Sahara”. La France a été contrainte en 2022 de mettre fin à l’opération Barkhane et d’évacuer ses bases, qui ont été immédiatement occupées par des mercenaires de Wagner. Ces derniers ont diffusé, au passage, des mensonges sur la participation supposée de la France à des crimes de guerre, mettant ainsi en danger la vie des soldats de Barkhane.

L’hostilité à l’égard de la France est tout autant manifeste au Niger, avec des manifestants qui n’hésitent pas à scander des slogans favorables à la Russie. Moscou a déjà renforcé sa présence en Centrafrique, en Libye et au Soudan, mais aussi au Maghreb, notamment en Algérie. Cette avancée rapide commence à inquiéter la France, qui voit son influence africaine se rétrécir d’année en année dans l’impuissance de ses dirigeants successifs.

En plus de l’affaiblissement d’un pays allié (la France et la Pologne sont membres de l’Union Européenne et de l’OTAN), la Pologne a plusieurs raison de s’inquiéter sur ce qui est en train de se passer en Afrique.

Tout d’abord, même si, comme rappelé plus haut, le continent africain n’est pas un partenaire économique déterminant pour la Pologne, le volume des échanges n’a cessé d’augmenter ces dernières années, montant à 8 milliards de dollars en 2021. Les principaux pays concernés sont le Maroc, l’Egypte, mais aussi le Nigéria. A ce titre, notons que la Pologne a été un temps présente en Afrique: le duché de Courlande, fief de la République des Deux Nations, a possédé pendant quelques années, entre 1650 et 1660, des comptoirs en Gambie, à l’embouchure du fleuve Gambie.

La multiplication des troubles sur le continent, et en particulier dans l’ouest et le nord, pourrait porter un coup au commerce entre la Pologne et ces pays, notamment le Nigéria qui a signé en 2021 un accord de coopération militaire avec Moscou et qui connait une guerre sanglante contre l’organisation islamiste „Boko Haram”.

Les échanges commerciaux entre la Pologne et certains pays africains ne sont que le plus petit des soucis. Plus importante est la possibilité pour la Russie de prendre le contrôle des ressources naturelles du continent. Par exemple, la Centrafrique dispose de nombreux gisements d’or et de diamant. Le groupe Wagner a d’ores et déjà essayé d’implanter des sociétés d’exploitation de ces gisements. Le Niger, quant à lui, est riche en uranium. C’est le 6ème producteur mondial de ce métal. L’uranium sert de combustible pour les réacteurs des centrales nucléaires et est aussi utilisé dans les industries aéronautique et militaire. La perspective de voir la Russie bénéficier de ces ressources devrait inquiéter les autorités des pays qui ne sont pas considérés par elle en tant qu’”amis”.

La Russie est en guerre avec l’Ukraine depuis 2014, après avoir provoqué des séparatismes en Crimée et dans le Donbass, puis avoir annexé ces régions et avoir tenté de renverser le gouvernement ukrainien pour le remplacer par un régime satellite, comme celui qui est au pouvoir en Biélorussie. La Russie mène une „opération militaire” près des frontières de la Pologne et l’histoire a prouvé à de nombreuses reprises qu’elle avait tendance à pousser le plus possible vers l’ouest, mettant en danger les pays d’Europe centrale. C’est en tout cas la direction que prend le pays sous l’autorité de Vladimir Poutine.

L’autre grand sujet d’inquiétude est l’immigration massive en provenance des pays africains. Les pays d’Europe de l’ouest doivent faire face depuis des années à d’importants flux migratoires clandestins. Cette immigration fait peser des menaces sur la sécurité de nombreux pays comme la France, le Royaume-Uni, la Belgique ou l’Allemagne, en plus des bouleversements démographiques et culturels induits par l’arrivée massive, tant légal qu’illégale, de populations extra-européennes. De nombreuses erreurs, commises par la France entre autres, en Libye par exemple, ont provoqué l’afflux de plusieurs vagues massives de clandestins, la plus importante étant celle de 2014.

Les Polonais pensaient longtemps que ce sujet ne le concernait pas, que c’était un problème exclusivement occidental, que la Pologne était à l’abri du fait de son retard économique et social. Il n’en est bien entendu rien. Tout d’abord, l’économie polonaise est florissante. La plupart des indicateurs sont au vert et le retard, certes existant, envers les pays d’Europe de l’ouest est en passe d’être comblé. Le pays se permet même dorénavant de lancer des programmes sociaux et a prouvé, avec l’arrivée soudaine de plus de 2 millions de réfugiés ukrainiens, qu’il avait les moyens de faire preuve de solidarité et d’esprit d’intégration. La Pologne n’est plus un pays pauvre que les immigrés évitent comme la peste. Bien au contraire, le pays commence à faire appel à des travailleurs étrangers (y compris africains et asiatiques) afin de faire face à son besoin croissant de main d’œuvre.

Ensuite, la Pologne subit depuis 2 ans une pression migratoire à sa frontière est, orchestrée par la Biélorussie et par la Russie comme un élément de guerre hybride menée contre l’Occident. Chaque jour, les garde-frontières polonais et lituaniens empêchent des dizaines voire des centaines de clandestins africains et proche-orientaux de passer illégalement la frontière. Les migrants sont acheminés sur place par avion puis guidés jusqu’à la frontière et équipés par les services spéciaux russes et biélorusses. La pression s’est faite telle, que la Pologne et la Lituanie ont été obligées de construire des clôtures devant empêcher le franchissement illégal de leurs frontières.

Le risque est grand que la Russie cherchera à accroître la pression migratoire sur toute l’Europe depuis l’Afrique, en incitant les populations locales à migrer. Or, l’Afrique est un continent très dynamique démographiquement. Sa population totale était de 100 millions d’habitants au début du XXème siècle (7% de la population mondiale), elle est d’1,4 milliards d’habitants aujourd’hui (20% de la population mondiale) et ne cesse d’augmenter. Le Nigéria est le pays le plus peuplé d’Afrique et compte plus de 220 millions d’habitants. Par ailleurs, la population africaine est très jeune, plus de la moitié a moins de 20 ans. Pour ces gens, l’Europe constitue un eldorado économique, la promesse d’une vie meilleure. Cette „bombe à retardement” pourrait être manipulée par la Russie, qui n’a jamais témoigné de la moindre considération civilisationnelle à l’égard de l’Europe. Concrètement, le nombre de migrants clandestins africains à la frontière est de la Pologne (sans compter les menaces pesant sur le sud de l’Europe) pourrait être décuplé d’ici les prochaines années, si la Russie décide à nouveau de se servir des populations africaines comme d’une arme.

.Ainsi encerclée, l’Europe sera à la merci du chantage exercé par Moscou, comme elle l’a été pendant des années du fait de sa dépendance aux hydrocarbures russes. La Russie pourrait par exemple exiger de l’Union Européenne de nouvelles sanctions contre la Pologne ou poursuivre l’affaiblissement de l’industrie nucléaire française, sous la menace de l’envoi soudain de plusieurs millions de clandestins en mer méditerranée ou en Europe de l’est. La léthargie intellectuelle des Occidentaux ne leur permettant pas de ne pas accueillir les migrants africains, la situation sécuritaire et culturelle de notre civilisation pourrait se dégrader encore plus rapidement. Si la Pologne veut devenir un pays qui compte en Europe, elle va devoir se préoccuper du fait africain, car c’est l’un des terrains sur lesquels se déroule la guerre que nous mène la Russie, et c’est aussi le rôle historique de la Pologne d’être le rempart de la civilisation occidentale contre les menaces orientales.

Nathaniel Garstecka

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 10/09/2023