Svetlana DIMITROVA: L’Europe. Quel regard poser sur les autres…? Se libérer du modèle dominant

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L’Europe. Quel regard poser sur les autres…? Se libérer du modèle dominant

Svetlana DIMITROVA

Diplômée de l’Université de Sofia et de l’EHESS, Paris. Docteure en sociologie (EHESS-IRIS), elle travaille sur les transformations des sociétés "postsocialistes". Elle a notamment publié des articles sur l'espace universitaire, les médias et l’accès à l’espace public, les politisations. Chargée d’enseignements à l’IESEG, Université Paris 1, IRTS.

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La condamnation d’autrui s’accommode aussi bien du modèle social hiérarchique (les barbares assimilés deviennent esclaves) que de la démocratie et de l’égalitarisme : les autres nous sont inférieurs parce qu’on les juge, dans le meilleur des cas, par des critères qu’on s’applique à soi-même.
Tzvetan Todorov

Un constat semble s’imposer aujourd’hui : depuis la « chute du Mur », les échanges se sont multipliés au sein de l’Union européenne. Celle-ci avait aussi pour ambition d’unifier l’Europe ; pourtant, le sentiment que la rencontre entre les « anciens » et les « nouveaux » n’a pas eu lieu semble persister. À qui la faute ? Est-ce à cause du manque de connaissances sur les cultures de ces « nouveaux arrivants » ? Ou bien c’est l’emprise des impératifs institutionnels et économiques qui mettrait entre parenthèses les découvertes « humaines » ou « spirituelles » ? En « bons pédagogues », universitaires, analystes et journalistes s’accordent pour critiquer la méconnaissance des cultures. Ils semblent ainsi oublier qu’ils font partie de ces réalités-mêmes. Un tel problème se serait-il maintenu si les professionnels de la parole n’y avaient pas contribué ?

Le comparant et le comparé

.Au début des années 1990, les pays sortant du socialisme d’État, ont été analysés à travers le prisme de la transitologie. Tributaire des approches des democratization studies, la transitologie renforce le clivage entre Est et Ouest en assignant une finalité aux « pays en voie de démocratisation », celle de la consolidation. Déterministe, elle attribue une valeur exclusive au futur unidirectionnel, tout en négligeant les incertitudes et les bifurcations.

Le caractère finaliste de la transitologie a été critiqué : elle suppose non seulement l’existence d’un point de départ et d’un point d’arrivée encadrant la période, mais, aussi, assigne a priori un aboutissement obligatoire. Avec la path dependence, un autre paradigme lui a succédé : il s’agissait de nuancer les « passages à la démocratie » en rattachant les « sentiers » à un contexte historique précis. Ce courant, qui a proposé une approche beaucoup plus convaincante, a été à son tour critiqué. Pourquoi attribuer un tel poids à l’imitation ou à l’involution, termes qui correspondraient respectivement à une détermination prospective (selon la vision de la transitologie) ou rétrospective (selon celle de la path dependence) ? Ainsi, les pays sortant du socialisme ont été longuement confinés à un espace mental entre l’Occident (la voie normative qu’ils devraient suivre) et leur propre passé (le poids qu’ils étaient obligés de porter). Autrement dit, ils ont été imaginés comme enfermés dans des entités monolithiques à l’instar des « civilisations ». Sur le chemin à parcourir, c’est le schéma « comparant-comparé » qui les poursuivait. Mais la comparaison, qui implique nécessairement un comparant et un comparé, cachait une évaluation/appréciation par rapport à des modèles.

Ainsi, après 1989, les pays du Sud-est de l’Europe ont été abordés exclusivement sous l’angle des phénomènes paradoxaux et des problèmes qui accompagneraient la démocratisation. Nombre de projets scientifiques d’ONG opéraient des choix d’objets d’études et empruntent aisément les grilles de lecture dictées par les conjonctures des institutions et des organismes internationaux ainsi que de la demande sociale. Ainsi, par exemple, les problématiques des conflits ethniques ou du multiculturalisme ont été facilement transposées étant donné que le contexte local était extrêmement réceptif aux discours occidentaux. Cette perspective a rejoint la vision héritée des Balkans, définie par le « décalage par rapport à l’Europe ». Ici, il serait utile de relire Maria Todorova qui a créé le concept de balkanisme, par référence à celui d’orientalisme d’Edward Saïd. En s’appuyant sur des textes variés en diverses langues, l’historienne analyse l’élaboration des discours à partir de réalités perçues comme « balkaniques »[1]. En effet, les stéréotypes émergent dans l’enchainement diachronique de différents discours: des récits des voyageurs européens durant la deuxième moitié du XVIIIe s. aux écrits de militaires, de diplomates, de journalistes ou de scientifiques à la fin du XIXe s. Le classement de la région ainsi « inventée» sera ensuite teinté de couleur « civilisationnelle » au début du XXe s. Durant le XXe siècle, les Balkans occupent une place « prédestinée » sur la carte des imaginaires: celle du « pont » entre l’Occident et l’Orient.

Poser des questions

.Prenez les ouvrages et les thèses rédigés en français qui portent sur les pays de l’ainsi dite Europe de l’Est. Vous trouverez en introduction le cadre théorique. En règle générale, les études et les noms auxquels l’auteur se réfère afin de dessiner ce cadre sont (presque) tous occidentaux. Les personnages de l’autre Europe apparaissent un peu plus loin pour fournir du matériel empirique. Et même si l’arbre de la vie est vert et florissant, c’est une théorie grise qui sera ensuite diffusée et reprise pour éclairer d’autres cas.

Malgré les exigences de s’inscrire plutôt dans une/des discipline/s, nombre d’universitaires continuent de plaider pour l’aire « Europe de l’Est/Centre-est/Médiane ». Cette préservation de l’« aire géographique-aire culturelle » peut sembler anachronique, puisqu’elle renvoie à des époques précises avec leurs idéologies respectives. Pourtant, elle s’avère nécessaire pour que les chercheurs puissent se faire entendre et pour que les objets d’étude puissent être aperçus. Cette contradiction est symptomatique. Si vous participez à un colloque « disciplinaire » en France et avez l’intention de parler d’un pays dit « de l’Est », vous avez de fortes chances de vous retrouver dans une session « autres » qui regroupe des cas empiriques différents de celui de la France. Juste avant votre communication, il sera question du Burkina Faso ou de l’Argentine.

Avec la perspective « globale », les pays ayant connu l’expérience du socialisme d’Etat de type soviétique sont de plus en plus amenés à se présenter (et se penser ?) comme faisant partie d’une entité géographique, culturelle et politique qui n’existe pas. Les sciences sociales risquent d’alimenter ainsi un imaginaire qu’elles sont, par vocation, censées déconstruire. Paradoxalement, même quand on essaie de combattre les répartitions hiérarchisantes Est/ Ouest, on est amené à les reproduire facilement.

Comment imaginer alors des cadres d’analyse et de pensée ? Comment un sociologue bulgare ou polonais devrait-il poser les questions sans reproduire la division hiérarchique, sans se tendre à lui-même un miroir déformé ?… Elísio Macamo, sociologue africaniste enseignant à Bâle, originaire du Mozambique, posait la question de savoir pourquoi une sociologie africaine n’existe pas[2]. Mais qu’en aurait-il été si Max Weber avait été africain ? se demande aussi Macamo. Sûrement, précise-t-il en poursuivant cette réflexion anti utopique, la question la plus importante pour lui n’aurait pas été de savoir pourquoi le capitalisme occidental s’est développé uniquement à l’Ouest, mais plutôt pourquoi le capitalisme occidental a empêché le développement du capitalisme en Afrique, en admettant, bien entendu, que nous aspirons tous au capitalisme. Il est peu probable que notre sociologue bulgare ou polonais puisse aujourd’hui poser sa question tout à fait dans la même perspective que la critique postcoloniale. Pour scruter les réalités contemporaines, il lui faut – à lui, mais aussi à son collègue français – une imagination sociologique qui rendrait non pertinente la précision de l’appartenance géographique même du sociologue.

Les universitaires et les autres professionnels de la parole pourraient, comme le suggère Maria Todorova, contribuer à «“déprovincialiser” l’Europe occidentale, qui s’est approprié l’exclusivité de la catégorie d’Europe, non sans conséquences morales et politiques concrètes »[3]. Et la solution pourrait être d’analyser les réalités socio-historiques sans les enfermer dans des cadres rigides des « civilisations ». Ainsi, évaluer la « vie des autres » ou le « goût des autres », mesurer la distance qu’ils devraient parcourir ou chronométrer le temps qu’ils mettent pour le faire, sera tout simplement inutile. L’historienne évoque sa conversation avec le journaliste britannique Misha Glenny. Auteur de beaucoup de textes sur les Balkans, après avoir lu Imagining the Balkans, il jette un regard en arrière et se rend compte qu’avec tous ses textes il avait contribué au développement et à la diffusion de ce que l’historienne appelle balkanisme. Ce fut pour M. Todorova la meilleure reconnaissance qu’elle n’avait jamais eu pour son travail, écrit-elle. Et si on osait un regard en avant ?

Svetlana Dimitrova

[1] Imagining the Balkans, New York, Oxford University Press, 1997 (en français : L’imaginaire des Balkans, Paris, Éditions de l’EHESS, 2011). La différence du titre en anglais et en français est à souligner. Est-ce révélateur pour les différents contextes et leur capacité à participer à cette discussion ? Un glissement identique de sens est à observer dans le cas de l’ouvrage de Benedict Anderson où l’importance du titre est cruciale : Imagined Communities, édité en 1983, sort en 1996 en France sous le titre L’imaginaire national. Dans la plupart des pays « de l’Est », le titre a été « correctement » traduit. [2] Elísio Macamo, « Pourquoi une sociologie africaine n’est-elle jamais apparue », in : Ivan Krastev (ed.), Sous la ligne, Sofia, Fakel express/Centre de stratégies libérales, p. 16-38. [3] Maria Todorova, op. cit., p. 291.

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