Philippe FABRY: Le monde selon les deux Europe

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Le monde selon les deux Europe

Philippe FABRY

Historien et blogueur, attaché à l'usage de l'Histoire universelle comme outil de décryptage géopolitique. Son dernier livre, Atlas des guerres à venir, est paru en 2017

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L’Histoire a créé deux Europe, dont les visions ne sont pas moins légitimes, simplement produit de parcours différents – écrit Philippe FABRY

L’Union européenne connaît aujourd’hui une crise identitaire aussi grave qu’inédite. La crise migratoire a provoqué l’apparition d’un front hostile à l’immigration de masse, qui compte aujourd’hui l’Autriche, l’Italie, la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, traçant en Europe une diagonale séparant l’Ouest de l’Est, mais sans recouvrir exactement ce que l’on qualifie traditionnellement d’Ouest et d’Est, selon une séparation droite allant de l’Adriatique à la Baltique.

L’attelage peut sembler curieux, hétéroclite, ne répondant pas à la vision que l’on se fait usuellement de la géographie européenne, marqués que nous sommes par la carte de l’opposition entre OTAN et Pacte de Varsovie durant la guerre froide, qui nous fait oublier une réalité plus ancienne et plus importante de l’histoire de l’Europe, un fossé intellectuel, philosophique et culturel creusé entre les pays de la façade atlantique et nordique du continent, et son arrière-pays continental et méditerranéen.

Un fossé à l’origine d’une vision radicalement différente du rôle mondial de l’Europe, de ses droits et de ses devoirs. Ce fossé est celui de la colonisation. 

Tous les pays européens situés à l’ouest de cette diagonale allant de l’Italie à la Pologne ont participé à l’expansion coloniale européenne : le Portugal, l’Espagne, le Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark, la Suède, l’Allemagne. Ils ont développé, dans cette entreprise, une conscience de la mission civilisatrice, du devoir de police, et plus tard une certaine culpabilité et un besoin de rédemption. On pourra objecter que l’Italie a participé à ce mouvement, en Ethiopie et en Libye, mais ce ne fut qu’une parenthèse de deux décennies étroitement associée au régime fasciste, et par conséquent moins structurant dans la mentalité italienne. 

Cela d’autant moins que l’Italie se rattache au reste de l’Europe, la partie à l’est de la diagonale, par son expérience inverse : non seulement la part orientale de l’Europe n’a pas de passé de colonisateur, mais elle a un passé de colonisé. 

En effet, l’Est européen a été durant longtemps un espace colonial de l’Ouest européen : la Prusse, recouvrant une partie de l’actuelle Pologne, était un état colonial allemand, né du Drang nach osten et des conquêtes teutoniques ; les Tchèques étaient sujets du royaume de Germanie,  les Hongrois d’éternels vassaux, ottomans puis autrichiens ; les Balkans longtemps soumis aux Turcs. Le reste fut possession russe, puis soumis dans le cadre du bloc de l’Est. L’Italie elle-même fut, jusqu’au mitan du XIXe siècle, la proie des grandes nations voisines : le Saint Empire, la France, l’Espagne, l’Autriche. Ces pays et peuples de la moitié orientale de l’Europe ont par conséquent nourri un rapport au monde totalement différent : farouchement attachés à une indépendance nationale gagnée de haute lutte après de nombreux siècles de domination étrangère, indifférents à toute ambition globale, à tout « fardeau de l’homme blanc », et par suite insensibles à une quelconque culpabilité « raciale » et civilisationnelle.  

Bien qu’ayant elle-même dominé une partie de cet espace oriental européen, l’Autriche s’y rattache en ce qu’elle n’a connu aucune expérience de colonisation hors de l’Europe, à l’exception d’une tentative de quelques années aux îles Nicobar au XVIIIe siècle. Mais elle constitue surtout un cas unique, en ce qu’alors que les grands pays de l’Europe occidentale et nordique, aux XVIe-XIXe siècles, s’élançaient à la conquête du monde, elle fut d’abord son rempart contre les Ottomans, lors des deux sièges de Vienne en 1529 et 1683, puis l’artisan de la reconquête sur les Turcs ; rôles historiques dont elle a tiré une vision d’elle-même comme verrou de l’identité européenne, distincte du messianisme occidental : l’Autriche n’exporte pas la civilisation, elle la conserve.

Il résulte de tout cela que, face à un phénomène tel que la crise migratoire amorcée en 2015, Ouest et Est ont nécessairement une perception tout à fait opposée du problème : la conscience mondiale autant que la culpabilité coloniale poussent les pays de la façade atlantique à l’accueil de l’immigration, partiellement issue des anciens espaces coloniaux, tandis que les nations de l’autre côté de la diagonale voient avec hostilité cette immigration assimilée à une nouvelle invasion. 

Et naturellement, hélas, les réactions radicalement opposées à la vague migratoire entraînent une incompréhension entre les deux moitiés, qui démultiplie l’effet du fossé colonial alors que les deux parties se jugent mutuellement selon des points de vue inconciliables : les Européens de l’Ouest estiment, selon leurs standards, que les Européens de l’Est sont des racistes, des nationalistes et des populistes qui refusent leur mission d’Etats civilisés, cependant que les Européens de l’Est s’indignent de l’attitude arrogante et dominatrice des Européens de l’Ouest, dont la volonté d’imposer des quotas est vécue comme un retour à l’ancienne vassalisation. 

Une solution commune ne peut passer par la soumission pure et simple d’une moitié à la vision de l’autre, et une synthèse des contraires paraît improbable. Loin de nous la prétention d’avancer ici une telle solution, mais identifier le noeud du problème peut être déjà un pas dans la bonne direction : on ne saurait sortir des malentendus qui divisent aujourd’hui l’Europe sans prendre conscience de cette dualité européenne. 

.Dualité qui n’exclut pas une unité fondamentale, dans l’héritage grec, romain et chrétien, et le partage d’une même histoire millénaire. Mais elle interdit de croire que les problèmes peuvent être traités comme si l’Europe était un monolithe, où les mentalités seraient uniformes et les jugements de valeur et les priorités morales partout identiques : l’Histoire a créé deux Europe, dont les visions ne sont pas moins légitimes, simplement produit de parcours différents. 

Philippe Fabry

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