Eryk MISTEWICZ: Revenons aux bonnes émotions, à ce qui unit

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Revenons aux bonnes émotions, à ce qui unit

Eryk MISTEWICZ

Président de l’Institut des Nouveaux Médias (Instytut Nowych Mediów) – éditeur de « Wszystko co Najważniejsze ». Auteur de stratégies marketing. Travaille entre la Pologne et la France. Lauréat du Pulitzer polonais.

Ryc.: Fabien Clairefond

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Ce sont les intellectuels, et non pas les politiciens ou le business, qui constituent le fondement de la construction de meilleures relations entre la Pologne et la France – écrit Eryk MISTEWICZ

La visite d’Emmanuel Macron en Pologne, en décembre prochain, en particulier si elle est enrichie d’un sommet intergouvernemental polono-français, sera une occasion en or de mettre de l’ordre dans les relations entre nos deux pays. Difficile de nous imaginer une Europe forte sans une parfaite coopération entre la Pologne et la France. Plus encore : les relations entre ces deux pays, après le brexit, l’évolution de tant de pays d’Europe et la révolte des masses contre la bureaucratie bruxelloise sont révélatrices de la capacité de l’Union européenne à traverser la plus importante crise depuis sa création.

Il y a eu dans l’histoire de nos pays des liens sanguins et dynastiques, il y a eu des gouvernements polonais en exil en France. Entre nous, il n’y a pas d’animosité, nous ne sommes pas étrangers les uns pour les autres, nous nous connaissons très bien, semble-t-il. Les liens sont nombreux : une subtilité similaire en ce qui concerne les films, la musique, la littérature, une même approche du respect des droits de l’homme, et une reconnaissance similaire des piliers de la civilisation et de la démocratie, avec le respect de la séparation des pouvoirs et de la liberté, de la liberté au-dessus de tout ! Ce n’est pas sans raison que, dans les années 1980, le syndicat Solidarność a été le plus fortement soutenu par les Français justement.

La Pologne et la France ne se sont jamais fait la guerre, ce qui, compte tenu des conflits en Europe qui n’arrêtaient pas, était tout de même une rareté. En plus, nos pays ont souvent coopéré militairement, que ce soit à l’époque napoléonienne ou, plus récemment, sous les mandats de Nicolas Sarkozy et François Hollande lors des missions en Afrique. Notons que la coopération militaire entre nos deux pays, quand elle n’était pas réduite à la seule dimension commerciale, a toujours été excellente.

Si quelque chose clochait, c’était à cause du tempérament de l’une ou de l’autre nation, parfois aussi à cause des décisions de politiciens, tantôt en Pologne, tantôt en France, et parfois aussi en raison d’ingérences extérieures.

L’intelligentsia polonaise perçoit comme une trahison l’impuissance française en 1939 et le refus, malgré les accords en la matière qui venaient d’être signés, de défendre la Pologne attaquée par l’Allemagne et, une dizaine de jours plus tard, par l’Union soviétique.

Autant la Pologne serait venue en aide à la France attaquée (personne, parmi ceux qui connaissent les Polonais, n’a aucun doute là-dessus), autant la France nous a refusé, à ce moment clé, son aide, ce qui a conduit à l’hécatombe – pertes, destructions, massacres de l’intelligentsia polonaise et de la population par les Allemands – ce que les Polonais reprochent toujours à la France. C’est une douleur légitime et jamais soulagée, celle d’avoir été trahis. Combien différente aurait été l’histoire de notre continent si la France n’avait pas tourné le dos à la Pologne qui avait besoin d’aide. Combien différent aussi aurait été le sort des Juifs polonais, soumis par l’agresseur allemand à la Shoah. L’agresseur allemand, et puis l’occupant, à qui nous aurions pu, avec la France à nos côtés, barrer la route en septembre 1939 !

En 1947, quand l’indépendance de la Pologne était dans une large mesure restreinte, quand le pays était économiquement, militairement, politiquement et idéologiquement soumis à la stratégie de l’URSS, eurent lieu des arrestations réciproques des attachés militaires français à Varsovie et polonais à Paris. Combien différentes auraient été les relations après la guerre entre la Pologne et la France si cette première n’avait pas été si fortement retenue prisonnière dans la zone d’influence soviétique ?

Nos relations sont devenues plus difficiles avec les événements de mars 1968 et le renvoi par le pouvoir communiste d’autant de remarquables Polonais, privés de leur citoyenneté et poussés à quitter le pays. Nombre d’entre eux ont dirigé leurs pas vers la France. Quand maintenant, plusieurs décennies après, je rencontre des intellectuels français d’origine polonaise, ils comprennent heureusement que la Pologne de l’époque était un pays soumis à une tutelle étrangère (aussi dans un sens idéologique), n’ayant d’accès ni à l’indépendance ni à l’auto-détermination, tellement éloigné de son aspect actuel que lui a conféré la révolution pacifiste de Solidarność.

Une sorte de fascination pour la France en Pologne – toujours palpable quoique faiblissante – ne ressemble en rien au regard que les Français portent sur la Pologne. Un regard trop souvent hautain, empreint d’une grande malveillance envers le respect du droit de prendre des chemins et des décisions propres. De mauvaises émotions naissent en réponse au développement économique de la Pologne, jugé trop rapide, avec ses coûts de fonctionnement plus bas qui attirent les entreprises françaises voulant y délocaliser leurs usines. On est furieux contre la Pologne dont témoigne cette pique lancée par Jacques Chirac lors d’un sommet européen : « les Polonais ont manqué une bonne occasion de se taire ». Ou celle de l’ancien président : « vous, vous avez vos principes, nous (l’Union, la France), nous avons les fonds ». C’est ce genre de propos un peu aléatoires qui fait surgir de mauvaises émotions, inconnues jusque-là.

J’aime feuilleter les éditions franco-polonaises des années 20 et 30 du siècle précédent. Je collectionne ce qui me tombe entre les mains dans les braderies françaises. Journaux, hebdomadaires, magazines, périodiques éphémères. Autant de sujets communs à l’époque, autant de liens et de relations. Autant de fascination, d’aide, de coopération, de sympathie !

Revenons à ces bonnes émotions, à ce qui unit. Combien d’excellentes relations naissent aujourd’hui aussi, grâce à l’immense travail des diplomaties française et polonaise, des instituts de culture française en Pologne et de l’Institut polonais en France, de gens de la science et des médias, de leaders d’opinion, de gens de l’Église catholique aussi, mais également de gens affiliés à toutes sortes de loges, associations, clubs, organisations actives et en France et en Pologne. Il faut aujourd’hui en Pologne promouvoir plus intensément la langue française qui, dans le monde globalisé, bat en retraite. Et en France, il faut publier les ouvrages les plus essentiels de la littérature polonaise (Piotr Biłos, responsable de la section de polonais à l’Inalco, parlait dans le précédent numéro de « Wszystko Co Najważniejsze» de ce manque cruel qui empêche les élites françaises de comprendre davantage les Polonais et la Pologne).

Pour moi, la France incarne l’aristocratie de l’esprit.

La France, ce sont des universités, berceaux de la pensée et de la révolte. C’est le pouvoir des intellectuels, des librairies fabuleuses, des séries éditoriales, des trimestriels et des mensuels d’idées, des débats à la télévision jusqu’à tard le soir d’un niveau vraiment élevé. C’est l’Etat qui soutient la littérature, l’art, les médias de haute qualité. Ce sont des solutions visant à soutenir la démocratie, comme le très intéressant dispositif électoral que je recommande à la classe politique polonaise. Ce sont aussi les très importants discours de leaders d’opinion, comme par exemple celui, récemment, du président Emmanuel Macron au Collège des Bernardins, des débats sur l’Europe menés au plus haut niveau intellectuel, des questions fondamentales concernant l’identité européenne, le développement économique, la démocratie illibérale, la république face à la pression de l’islam.

Depuis ses tout débuts, « Wszystko co Najważniejsze » ouvre ses pages à des textes venant de France – des textes d’intellectuels, de politiciens, de scientifiques, de diplomates, de leaders d’opinion – devenant sans doute le plus important centre de popularisation de la pensée contemporaine française en Pologne.

C’est chez nous que vous trouverez des auteurs tels que Chantal DELSOL, Jacques ATTALI, Pierre BUHLER, Bernard-Henri LÉVY, Éric FASSIN, Gérard LARCHER, Laurent BECCARIA, Patrick de SAINT-EXUPÉRY, Nicolas TENZER, Pierre LÉVY, Pascal BRUCKNER, Thierry CROUZET, Cyrille LACHÈVRE, Charles BEIGBEDER, Philippe LEGRAIN, Pierre MANENT, Jean-Pierre FILIU, Dominique MOÏSI, Cyrille BRET, Philippe COMBE, Jean-Paul OURY, etc., etc.

.Je crois personnellement que ce genre d’inspirations idéologiques communes, de débats, de rencontres et de travaux d’experts peut s’avérer décisif dans l’élaboration continue des fondements d’une nouvelle Europe. Avec le respect des traditions de l’Europe dont parlaient les Pères Fondateurs, avec le respect de toutes les nations européennes, sans violence mais, au contraire, avec la plus grande attention envers nos partenaires, leur histoire et les dilemmes de leur présent. Plus il y aura de connaissances sur nos pays respectifs et plus on s’intéressera à ce qui se déroule derrière les coulisses, tant en France qu’en Pologne, plus élargi sera l’espace de la compréhension réciproque, indispensable à encore plus de coopération.

Eryk Mistewicz

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