Vaira VĪĶE-FREIBERGA: Les cent ans de l’Europe. Vœux pour le centenaire de la Lettonie

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Les cent ans de l’Europe. Vœux pour le centenaire de la Lettonie

Vaira VĪĶE-FREIBERGA

Femme politique lettonne, psychologue et universitaire. Entre 1999 et 2007 président de la Lettonie.

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Il y a cent ans, dix nouvelles nations se sont relevées des ruines des empires ; dix nations nées du désir d’autogestion et de liberté des peuples longtemps opprimés. Les secousses sur l’arène internationale engendrées par la Grande Guerre leur ont offert une petite chance, en réalité minime pour la majorité d’entre elles, qu’elles étaient prêtes à saisir au prix du sang versé et de la souffrance – écrit Vaira VĪĶE-FREIBERGA

.La Lettonie a proclamé son indépendance le 18 novembre 1918 mais ce n’était que l’année d’après, le 11 novembre 1919, quand le reste de l’Europe célébrait le premier anniversaire de l’armistice, qu’une armée lettonne formée à la hâte et composée de volontaires fut en mesure de libérer la capitale, Riga, des mains des forces allemandes quatre fois plus importantes. Il a fallu une année encore pour libérer le pays de l’occupation de l’armée bolchévique et pour acquérir la pleine souveraineté et l’intégralité territoriale.

Le pays était dévasté et dépeuplé mais en l’espace de 20 ans seulement les Lettons sont devenus une nation européenne moderne. Comment était-ce possible que, quand encore dans la deuxième moitié du XIXe siècle la noblesse germano-balte possédait le droit exclusif de propriété des terres, la corvée se maintienne et que les dirigeants fassent des pieds et des mains pour qu’on traite les Lettons ethniques comme de simples travailleurs, condamnés par des aléas insondables à être assujettis à jamais ?

Il existe maintes raisons qui changent le cours du Destin mais nul ne sait pourquoi des événements qui semblent insignifiants font avancer la roue de l’Histoire. Pour une nation, ce qui compte le plus, c’est d’être psychiquement et émotionnellement préparée quand un tel moment viendra.

En 1802, dans le district de Kauguri, au nord de la Lettonie, un soulèvement des paysans fut réprimé dans le sang en toute brutalité. Ce n’était pas le premier soulèvement dans les anciennes terres de Livonie. Comme les révoltes précédentes, il n’a apporté aucun changement dans la balance des pouvoirs, mais il a laissé sa trace chez les populations locales. Les propriétaires terriens, malgré toutes les tentatives, n’ont pas su empêcher les paysans lettons d’apprendre à lire et de s’éduquer, et par là de devenir plus conscients de l’injustice de leur sort. Ceux qui avaient accès à la presse étrangère ont divulgué l’information qu’en France avait eu lieu une révolution et qu’on avait réussi à destituer un roi despotique et incapable. Les changements voulus étaient au début assez modestes, mais plus ils étaient ignorés et réprimés, plus ils montaient en puissance. Avant la révolution de 1917 la situation n’a pas évolué et aucun accord n’a eu lieu. La pleine souveraineté de la nation était ce que les gens voulaient et désiraient, ce pour quoi ils luttaient et ce qu’ils ont réussi à obtenir.

À Kauguri, à l’endroit exact où, en 1802, les paysans avaient subi une canonnade, une pierre a été érigée avec cette inscription gravée : « Une sainte ignorance les a conduits à la mort ».

La sainte déraison qui poussait les paysans opprimés à faire face aux canons pour défendre leurs revendications n’était pas le fanatisme des terroristes qui aujourd’hui ne veulent rien que la mort de ceux qui ne suivent pas aveuglement leurs convictions. Leur ignorance n’était pas sainte au nom d’un dieu assoiffé de sang, mais à cause de leur nostalgie désintéressée de la justice et de l’égalité des droits de l’homme. Un peu plus de cent ans plus tard, le courage qui a poussé des hommes et des garçons à lutter pour l’indépendance à la fin de la Première Guerre mondiale, était tout aussi noble et désintéressé – c’était d’être prêt à lutter pour ce en quoi on croit, peu importe le prix à payer.

Cent ans plus tard, nous faisons face à toutes sortes de défis dont les plus importants sont le rythme croissant des changements, l’interdépendance des gens de la planète et les conséquences que tous ignorent de la poursuite perpétuelle des innovations techniques. Dans un monde basé sur la consommation et l’indulgence envers soi-même d’un côté, et sur une colère meurtrière de l’autre, il faut se demander ce qui est arrivé à cette sainte ignorance qui nécessitait, dans une égale mesure, des idéaux, des convictions et du courage. Qu’est-il arrivé au respect des batailles qu’avaient livrées et gagnées nos aïeux, à l’héritage des principes et valeurs qu’ils nous ont légués ?

Chaque génération a ses défis et ses possibilités, chaque génération doit prouver à nouveau ce en quoi elle croit et ce qui lui est cher.

Ma génération, née dans une Lettonie indépendante, a vu l’indépendance perdue pour un demi-siècle renaître des cendres d’un autre empire du mal. Pour moi, faisant partie de ceux qui ont été poussés à quitter leur propre pays, une Lettonie libre et indépendante était durant toute ma vie un rêve qui a eu la chance de se concrétiser.

Ce rêve a pu devenir réalité par ce que la révolution chantante a mobilisé les habitants de notre pays à vouloir, une fois de plus, défendre de leur vie la liberté.

Voici mes vœux pour la Lettonie à l’occasion de ce centième anniversaire : que les générations futures fassent vivre les rêves sur la justice et la liberté, et qu’elles consacrent leur vie à construire une Lettonie qu’elles-mêmes et leurs descendants pourront regarder avec fierté.

Vaira Vike-Freiberga
Le texte a été publié dans le cadre du projet éditorial « Europe. 100 after/before ». Il est publié avec l’accord de l’Institut letton, son éditeur.

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