Prof. Jean-François SOLNON: L’aventure polonaise d’Henri de Valois

L’aventure polonaise d’Henri de Valois

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Prof. Jean-François SOLNON

Professeur d'histoire moderne à l'université de Besançon. Auteur d'une vingtaine d'essais et de biographies. Lauréat de plusieurs prix d'histoire.

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.C’est devant la Rochelle, cité protestante qu’il assiègeait en vain à la tête de l’armée royale, que Henri, duc d’Anjou, frère du roi Charles IX, apprit, le 29 mai 1573,  son élection au trône de Pologne. Ce lointain et mystérieux pays ne ressemblait à nul autre : c’était un république avec à sa tête un roi, et un roi élu. La dynastie régnante, celle des Jagellons, venait de s’éteindre avec Sigismond II Auguste, mort sans héritier, et les Polonais cherchaient un roi.

La « République des deux nations », ainsi nommée après l’union de la Pologne  avec la Lituanie en 1569, était le plus vaste État d’Europe, État aristocratique dont le roi était élu par une diète qui détenait la réalité du pouvoir,  composée d’un sénat et d’une chambre des députés. La candidature d’Henri de Valois avait enflammé les Polonais. Grâce aux efforts à Cracovie de Jean de Monluc, évêque de Valence, chargé de faire campagne pour l’élection du prince français, et, à Paris, de ceux de Catherine de Médicis, grande marieuse, qui avait songé  depuis longtemps  à faire épouser à son fils préféré la sœur ou la fille du roi Sigismond Auguste.

UN ROI POUR LA RÉPUBLIQUE DE POLOGNE

.La mort brutale à 53 ans du souverain polonais, sans descendance, avait rendu inutile toute combinaison matrimoniale. L’extinction de la dynastie des Jagellons autorisait une élection « libre », c’est-à-dire ouverte à tous les candidats, même étrangers. Le siège de la cité rochelaise fut aussitôt levé, car pour Henri une nouvelle aventure s’annonçait : il était roi, d’un pays à forte minorité protestante sans doute,  frères de ceux qu’il venait de combattre, mais roi. Sa réputation militaire, ses victoires à Jarnac et  à Moncontour en 1569 avait séduit les Polonais, toujours sous la menace de Moscou. Sa mère Catherine de Médicis exultait, curieuse de connaître les détails d’un tel succès « électoral ». Deux ambassadeurs polonais vinrent à Paris satisfaire sa curiosité.

La diète dite d’élection s’était ouverte le 5 avril. Quarante mille gentilshommes à cheval s’étaient rassemblés dans une vaste plaine de la banlieue de Varsovie. Issue de toutes les provinces de la République, la noblesse de Pologne s’apprêtait à élire son roi. Trente cinq jours furent nécessaires. Trente cinq jours où chaque gentilhomme tenait en main le sort de son pays. Les ambassadeurs chargés de soutenir les candidatures rivales s’étaient présentés devant les électeurs. Le défenseur de l’archiduc Ernest de Habsbourg n’avait pas eu l’heur de plaire. Mais Monluc, parlant pour Henri, avait été brillantissime. Il avait su rappeler la vieille amitié entre les deux pays, exalter le renom de la maison de France, critiquer avec adresse les autres candidats, vanter les mérites d’Henri. Le prince français fut proclamé élu. C’était  le 11 mai 1573.

LES POLONAIS À PARIS

.A Paris, dans l’attente des émissaires polonais, Henri songeait à l’itinéraire le plus commode pour gagner Cracovie. Il travaillait son latin, langue officielle en Pologne, et perfectionnait son italien, en usage chez les nobles polonais. La délégation polonaise finit par arriver. L’évêque de Posen la conduisait. Elle comptait des catholiques et une forte minorité de protestants. Après un voyage long et difficile, une dizaine d’ambassadeurs et quelque deux cent cinquante gentilshommes firent le 19 août leur entrée dans Paris. L’itinéraire officiel était jalonnné d’arcs de triomphe en carton-pâte. Les légendes pompeuses qui y étaient inscrites – « Nous, Français, admirons vos costumes et vos corps, ô Polonais, ce sont ceux de demi-dieux » – étaient à chaque instant démenties par les rires des badauds, moquant les barbes longues et les nuques rasées de ces étrangers aux noms imprononçables, leurs armes d’un autre âge et leur vêtement fourrés hors de saison. En revanche, leur maîtrise du latin et des langues italienne, allemande et française, fit l’admiration de beaucoup.

Ce ne furent d’abord que réceptions, harangues flatteuses et échanges de politesses. Le 21 août, les ambassadeurs saluèrent le roi Charles, la reine sa femme et Catherine de Médicis, réservant la journée du lendemain pour présenter spécialement leurs hommages à leur nouveau maître. Les Polonais annoncèrent officiellement à Henri son élection. Deux problèmes devaient alors être débattus : l’itinéraire du voyage qui devait éviter les terres des princes protestants allemands,  et les conditions d’exercice du pouvoir imposées par la diète au nouveau roi.

UNE ÂPRE NÉGOCIATION

.Neuf séances y furent consacrées. Le chef de la délégation expliqua ce qu’en Pologne être roi voulait dire : « Impuissant pour faire le mal, tu seras tout puissant pour faire le bien ». On donna d’abord lecture des Pacta Conventa, c’est-à-dire des obligations personnelles du nouveau roi, d’où on avait prudemment retiré la promesse d’épouser Anne Jagellon, sœur du défunt souverain.

On énuméra ensuite les Articles henriciens relatifs à l’exercice du pouvoir. L’un deux garantissait toute liberté aux dissidents (ou évangéliques) que les ambassadeurs de confession catholique jugèrent inacceptable. Cette paix de religion qu’on appelait Confédération de Varsovie leur paraissait être le cheval de Troie de l’anarchie religieuse. Calvinistes et catholiques dramatisaient le débat. Henri voulut tirer profit de cette désunion. Il déclara qu’il ne pouvait accepter des articles qui ne faisaient pas l’unanimité des Polonais eux-mêmes. Alors Jean Zborowski, ambassadeur réformé, se leva, solennel, et d’un ton ferme lança en latin :

« Tu jureras ou tu ne régneras pas ».

.Le petit-fils de François Ier mesura alors le fossé qui séparait l’autorité du roi de France, lieutenant de Dieu sur la terre,  de celle d’un souverain soumis à la volonté des nobles. A Varsovie, la monarchie n’était pas de droit divin, mais aristocratique et élective. La disparition du dernier Jagellon et le recours à un candidat étranger avaient été pour la noblesse de Pologne l’occasion rêvée d’affaiblir encore la position du roi. On ne régnerait pas dans ce vaste pays après 1573 comme avant. Henri comprit que sur les rives de la Vistule, il n’aurait guère plus de pouvoir que le doge de Venise.

Entre la délégation polonaise et son  nouveau roi s’insinuèrent les malentendus. Ils faisaient la joie de l’ambassadeur d’Espagne, toujours à l’affût des difficultés. Ni les ambassadeurs ni Henri ne souhaitaient amplifier les désaccords, car tous redoutaient l’échec. Aussi se réunirent-ils encore le 1er septembre, bien décidés à éviter les sujets qui fâchent. La tension retomba. Elle remonta le 3 quand Henri contesta l’obligation qui lui était faite d’abandonner au profit de la République ses revenus personnels. Il protesta également contre le droit de désobéissance reconnue à la noblesse si le roi violait la loi ou les privilèges établis. Le 4 septembre, la négociation exigea quatre heures. Henri s’engagea à respecter les coutumes de Pologne, mais refusa de voir son autorité diminuée par rapport à celle de ses prédécesseurs. Le lendemain, il déclina la proposition  de mariage avec Anne Jagellon. Les 6 et  7, on trouva un arrangement au sujet de l’usage de sa cassette personnelle. Le 9 septembre, la négociation était terminée. Tous les textes, Pacta Conventa, Articles henriciens furent relus une dernière fois. Henri les signa.

LE DILEMME

.Le nouveau roi ne cultivait pas un grand enthousiasme pour son lointain royaume. Il lui arrivait de considérer son départ de France comme une sorte d’exil. Il lui faudrait s’arracher à ses habitudes, se séparer de ses amis. En Pologne le métier de roi lui paraissait bien entravé. Nombre de ses proches tentaient de le dissuader d’aller chercher en des terres inhospitalières une autorité au rabais. Beaucoup le poussaient à refuser semblable trône. Où était son réel intérêt ? Abandonner la France pour un simulacre de pouvoir ou rester dans le royaume des lys dans l’attente d’un signe de la Providence ? Car à Paris, Charles IX n’avait toujours pas de fils. Sa santé s‘altérait . Il lui arrivait de cracher le sang. Mettre tant de distance entre les deux frères risquait en cas de mort du roi Valois de faciliter la prise de pouvoir par son cadet François d’Alençon qui ne rêvait que de trône. Henri déclarait parfois en forme de boutades préférer un quart de la couronne de France à toutes les provinces d’un autre royaume. Le temps n’était plus aux hésitations. Catherine de Médicis encourageait Henri à partir. La couronne de Pologne ne devait pas lui échapper.

Le départ de ce rival trop heureux réjouissait Charles IX. Henri accepta de prêter serment. Le 10 septembre 1573, Notre Dame de Paris accueillit en grande pompe le roi, la famille royale, les princes et les ambassadeurs polonais. Les représentants étrangers étaient au grand  complet. On célébra la messe et on lut le serment du nouveau roi de Pologne. Henri jura sur les Évangiles. Charles IX jura à son tour de garantir ce que son frère avait promis. Allocutions de circonstance et cris d’allégresse convenus achevèrent le cérémonial. Henri était pleinement roi de Pologne. Il n’en oubliait pas pour autant sa condition d’héritier du trône de France. Au Louvre, Charles IX rappelait que s’il venait à mourir sans enfant mâle, lui succéderaient Henri, puis dans l’ordre de primogéniture, son frère cadet François d’Alençon. Ainsi, en acceptant le trône de Pologne, Henri n’abandonnait pas ses droits à la  couronne de France. Il n’avait accepté de partir pour Cracovie qu’à cette condition. Mais, en cas de décès brutal de Charles IX, ses nouveaux sujets polonais accepteront-ils de le laisser filer pour rentrer en France ? Alençon et sa clique de « malcontents » ne seront-ils pas tentés de bousculer l’odre de succession et de s’emparer du pouvoir ? Les choses étaient trop avancées pour reculer et Henri tenait tant à régner ! Les Polonais voulaient croire qu’ils avaient déniché  un monarque respectueux des libertés de la noblesse. Un souverain tolérant, toujours prêt à désamorcer les conflits confessionnels. En un mot, le roi idéal ! La Pologne acceptait la coexistence de religions, elle fuyait les guerres fratricides. Dans la chrétienté du temps, elle était l’exception, un oasis de paix religieuse.

Mais Henri montrait toujours aussi peu d’empressement à quitter les rives de la Seine. Ses raisons se nommaient Charles IX, victime début novembre « d’une ébullition de sang », et Alençon, dont l’ambition se faisait trop voyante. Partir en automne, c’était d’emblée affronter le redoutable hiver polonais. Les incertitudes de l’itinéraire servirent encore de prétexte à retarder le départ. L’empereur autorisa toutefois la traversée de l’Allemagne, par la Saxe, le Brandebourg et quelques villes libres.

Catherine de Médicis et Henri partirent pour la Lorraine et logèrent quelques jours à Nancy. Le nouveau roi de Pologne y remarqua une jeune princesse douce et grave, élégante de paroles. Louise de Vaudemont était son nom. Elle deviendra sa femme. A Blamont, dernière ville sur la frontière de la Lorraine, Henri quitta sa mère. Chacun versa encore bien des larmes. Catherine aurait alors dit à son fils :

-Partez, mais n’y demeurez guère ».

Comme beaucoup de mots historiques, celui-ci –prémonitoire – a été forgé près coup. Catherine prêchait un converti qui consentait à accepter un trône lointain, faute d’obtenir la couronne de France. Henri de Valois devenait roi de Pologne par défaut. Avec sa maison domestique et ses compagnons de voyage, il entra dans Medzeritz, la première ville de Pologne le 24 janvier 1574 et à Cracovie le 18 février, où toute la Pologne s’était donnée rendez-vous. Partout il avait été traité avec les plus grands honneurs, quelquefois même avec courtoisie par les princes allemands, luthériens comme calvinistes. Un an après la Saint-Barthélemy, ce voyage était pour la France un beau succès diplomatique et pour Henri la promesse d’un heureux gouvernement.

L’allégresse ne dura pas car la politique reprit aussitôt des droits. Le pays n’était que discordes. Malgré la menace russe sur ses frontières, la société polonaise usait ses forces en vaines querelles. Les députés s’opposaient aux sénateurs, la petite noblesse rurale aux magnats, les dissidents aux catholiques. S’imaginant reproduire la démocratie à l’antique, la République  se défiait du pouvoir  personnel comme de la peste.

« Règne mais ne gouverne pas ! » pensait chaque Polonais devant son nouveau souverain. On ne pouvait imaginer malentendu plus profond. Le couronnement n’en eut pas moins lieu dans la cathédrale Saint-Stanislas de Cracovie le 21 février 1574. Henri prêta le serment des anciens rois de Pologne, passa les vêtements consacrés, prit le sceptre et la couronne, communia et vint s’asseoir sur le trône, globe terrestre dans la  main gauche, sceptre dans la droite. Puis vint le temps des réjouissances. Les plus blasés des Polonais firent remarquer qu’on n’avait jamais vu un couronnement aussi paisible : sans mort ni effusion de sang !

DES DÉBUTS DIFFICILES

.La noblesse, remuante, sourcilleuse et fière, ne cessait d’irriter Henri dont le comportement ne fut pas toujours exempt de maladresses. Les premiers mois de son règne n’apportèrent que des déceptions. L’autorité du nouveau roi ne cessait d’être bafouée. Outre de futiles querelles, les disputes constitutionnelles étaient la cause principale des conflits. Pourtant, avant même son arrivée en Pologne, Henri s’était soigneusement documenté sur son royaume, s’était inquiété de ses coutumes, informé de son Histoire. Sur les catholiques et les dissidents, sur les nobles et leurs familles, il avait commandé quantité de rapports qu’il avait étudiés et annotés avec soin. Depuis son arrivée à Cracovie, il passait régulièrement six à sept heures au sénat pour entendre débattre en latin, interminablement. Pourtant la diète dite du couronnement lui permit de fortifier son autorité et de préparer ainsi l’établissement d’un pouvoir monarchique plus assuré. Prenant appui sur quelques familles polonaises de confiance, distribuant avec habileté gratifications et faveurs, profitant de la division chronique de la noblesse, Henri s’accommoda de la lenteur des débats. Diviser pour régner fut sa devise. Le roi s’opposait ainsi avec succès à la limitation de son pouvoir, sans toucher pour autant le cœur de ses sujets. Car, contre lui, furent prononcées de sévères paroles, d’ordre politique mais aussi fortes de nombreuses attaques personnelles.  A en croire les redoutables pamphlets qui le prirent pour cible, Henri, jugé indolent et passant son temps à s’amuser, était le pire des rois de Pologne,  responsable de tous les maux de la République. Trop souvent languissant, il paraissait rarement en public, faisait le malade, gardant le lit. Ce retrait du monde exaspérait les Polonais. Entre le roi et la noblesse, l’incompréhension grandit.

Ni l’éloignement de Paris, ni l’accession au trône de Pologne n’avaient émoussé son amour pour la France et sa passion pour la belle Marie de Clèves, laissée à Paris. Henri écrivait, expédiant parfois jusqu’à  quarante à cinquante lettres de sa main, dont certaines comptaient plusieurs feuillets.

Henri ne songeait qu’à la France. Du « plus beau des royaumes », il recevait quotidiennement des nouvelles. Certaines ne lassaient pas de l’inquiéter. A Paris, son frère cadet, Alençon, qui, comme l’aimant, attirait à lui les gentilshommes mécontents du roi, complotait contre Charles IX et Catherine de Médicis, tentant à deux reprises de s’emparer du pouvoir, empêchant le roi de Pologne de succéder le cas échéant à un Charles IX à la santé fragile.

Henri s’ennuyait en son royaume. L’argent lui était mesuré, ses ordres n’étaient pas toujours exécutés. Son entourage avait fondu, la plupart de ses proches étant rentrés en France. Au Wawel, il se sentait bien seul. Sachant qu’au Louvre, Charles IX s’affaiblissait chaque jour, il devait se tenir prêt. Avait-il envisagé un grand voyage à travers ce pays plat quand il serait débarrassé de la neige ? Il fallut y renoncer, ne pas s’éloigner de Cracovie, mais rester à proximité de la frontière. Henri excellait à donner le change. Il multipliait les prodigalités envers la noblesse. Il paraissait même se convertir aux coutumes du pays. On le vit ainsi s’habiller à la polonaise, dont il conserva le bonnet à son retour. Plus Charles IX se mourait en France,  plus Henri se faisait charmeur sur les rives de la Vistule. Il endormait les Polonais alors qu’il préparait activement sa fuite. Le temps pressait : à Paris, son frère Alençon serait peut-être tenté de s’emparer du trône. Un soulèvement huguenot était à craindre. La nouvelle arriva enfin : le 14 juin 1574, vers onze heures du matin, Henri apprit la mort de Charles IX arrivée à Vincennes le 30 mai précédent, jour de Pentecôte. A Cracovie, peu de temps suffit pour prendre les décisions nécessaires. Il fallait rentrer en France au plus vite, mais  dissimuler le départ aux Polonais.

Le 18 juin au soir, Henri se couche, feignant de s’endormir. Aussitôt il se rhabille à la hâte et avec deux de ses compagnons, gagne les cours du château d’où, malgré quelques contretemps, ils sortent et rejoignent une petite troupe qui devait constituer son escorte. La nuit était sombre, le pays restait inconnu aux fuyards. Au château royal, la vérité éclate : Sa Majesté a disparu. La nouvelle gagne la ville. La colère, une colère violente, soudaine, explose.

Henri n’avait que quelques heures d’avance sur ses poursuivants. Longeant le cours de la Vistule, il galopait en direction de la frontière silésienne. L’écart entre fugitifs et poursuivants se réduisait dangereusement. Des scènes burlesques amusèrent les Français, notamment quand des seigneurs polonais, face à un pont rompu et reconnaissant le roi sur l’autre rive, se jetèrent à l’eau, criant en latin à l’adresse d’Henri :

Serenissima Majestas, cur fugis ? (Pourquoi fuis- tu ?)

La vue de ces hommes barbotant dans le fleuve égaya la course. Celle-ci touchait à son terme. Henri et les siens pénétrèrent sur le territoire du Saint–Empire. Le passage de la frontière n’était pas une sauvegarde. Un seigneur polonais finit par rattraper les fugitifs. Mais il se présenta en sujet, non en ennemi. Se jetant aux genoux de son maître, il se fit suppliant :

-« Sire, dit-il, messieurs du Sénat m’ont envoyé pour assurer Votre Majesté de l’incroyable regret qu’ils ont de votre départ. »

Au nom des magnats, il demanda pardon de ne pas avoir reconnu la grandeur d’un prince tel qu’Henri et l’adjura de ne pas abandonner la Pologne et ses fidèles serviteurs. Rassuré par tant d’humilité, le souverain répondit avec éloquence. « Le roi malgré lui » de Pologne pensait-il, comme il l’affirmait à ses pousuivants, conserver le trône de Cracovie et aussi la couronne de France ? Si l’idée lui vint, elle disparut aussitôt. Les Polonais firent leur deuil du prince français. La noblesse offrit la couronne à la sœur de Sigismond Auguste II, Anne Jagellon, qu’Henri avait dédaignée, et la promit à Étienne Bathory, prince de Transylvanie, élu, non sans difficultés, roi de Pologne le 14 décembre 1575.

Henri , naguère encore « le fiancé de la République », galopait en direction de l’Allemagne, de l’Italie et surtout de Venise, avant de rejoindre la France. Il avait régné en Pologne à peine cinq mois et confia plus tard, avant que les drames n’assombrissent son règne, que son court passage sur le trône de Cracovie avait été la période de sa vie la moins heureuse. La terre polonaise à peine abandonnée, il disait à chacun son bonheur d’être sorti du royaume. L’aventure prenait fin. « Grâce à Dieu, j’en suis hors », écrivait-il au duc de Nevers. La satisfaction d’Henri se doublait de soulagement. La parenthèse polonaise était définitivement fermée.

Jean-François Solnon

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 19/06/2023