Bogusław SONIK: Kazimierz Leski. Un faux général, avec un faux passeport, à travers une Europe occupée

Kazimierz Leski. Un faux général, avec un faux passeport, à travers une Europe occupée

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Bogusław SONIK

Homme politique du parti PO (Plate-forme Civique). Membre du Parlement européen de la 6ème, 7ème et 8ème législature et de la Diète de la 8ème et 9ème législature.

Ryc. Fabien CLAIREFOND

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Kazimierz Leski, déguisé en général allemand, a transporté à travers l’Europe des documents secrets interceptés par la résistance polonaise. Sa génération a payé le prix fort  pour son attachement à une Pologne libre – texte de Bogusław SONIK

.Au milieu de cette nuit noire de l’occupation, Kazimierz Leski traverse l’Europe déguisé en général allemand. Il dirige un groupe de renseignement dont le nom de code est « Mousquetaires » et transporte des documents militaires interceptés par le réseau d’espionnage polonais, concernant les voies de communication et les fortifications du front Est. Il voyage principalement de Varsovie à Paris et à Bruxelles, où il est aidé, entre autres, par des réfugiés républicains venus d’Espagne.

Je n’aurais sans doute jamais rencontré Kazimierz Leski si je n’avais pas eu une conversation avec un jeune Français représentant une importante organisation sociale. C’était en 1993 et j’étais directeur de l’Institut polonais à Paris. Le brillant étudiant (ou doctorant) m’a surpris en me demandant pourquoi il n’y a pas eu de mouvement de résistance en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa phrase résonne encore dans mes oreilles aujourd’hui : « Il y a eu des organisations de Résistance dans tous les pays, mais pas en Pologne ».

Je lui ai parlé de l’État clandestin polonais, des activités de l’Armée de l’intérieur, forte de 390 000 hommes, et des Bataillons paysans, forts de 170 000 hommes, de l’insurrection de Varsovie, souvent confondue avec celle du ghetto de Varsovie. Au cours de cette conversation, je me suis rendu compte qu’il existait un grand vide dans la conscience collective des Français.

À l’approche du 50e anniversaire de l’insurrection de Varsovie, Alexandra Kwiatkowska-Viatteau et moi-même avons commencé à travailler sur le programme de commémorations à Paris. C’est alors que je suis tombé sur les mémoires d’un soldat de l’Armée de l’intérieur, Kazimierz Leski.

Son récit ressemblait au scénario d’un thriller d’espionnage palpitant. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Leski a utilisé de fausses cartes d’identité produites par le célèbre « Agaton » – chef de la cellule de « légalisation » de l’Armée de l’Intérieur clandestine. « Agaton » était un maître en son art : personne dans toute l’Europe n’a jamais remis en cause les papiers qu’il avait falsifiés.

En 1939, lors de l’invasion soviétique de la Pologne, l’avion piloté par Leski a été abattu par l’Armée rouge. Le jeune pilote a été blessé à la colonne vertébrale. Même s’il avait des papiers impeccables, s’il parlait l’allemand comme un Allemand, il n’arrivait plus à supporter les longs trajets dans des trains bondés. Pour y remédier, il devait changer son statut. Il a donc exigé une « promotion ». Il a rapidement reçu des documents parfaitement falsifiés au nom du général Julius von Hallman. Au passage, il s’est nommé plénipotentiaire pour les réseaux de communication et les fortifications du front Sud-Est. Désormais, il voyage dans les conditions luxueuses, réservées aux officiers allemands.

À Paris, afin d’établir sa crédibilité auprès des Allemands, il se présente à l’état-major du maréchal von Rundstedt, commandant suprême des troupes allemandes en Europe occidentale. Il est reçu avec satisfaction en tant qu’officier de haut rang du front de l’est. Lorsque Leski considère que ses arrières sont « sécurisés », il prend contact avec la Résistance française. Son contact naturel était Henri de Lipkowski, issu d’une famille polonaise et l’un des directeurs de la Banque de Paris et des Pays Bas. Engagé dans des activités clandestines, il présente Leski à Gilbert Véedy (« Médéric ») d’un important réseau de résistance « Ceux de la Libération ». Ensemble, ils organisent des itinéraires de transport à travers les Pyrénées pour les courriers en provenance de Pologne.

J’ai invité Kazimierz Leski à Paris pour quelques réunions ouvertes. La salle était comble. J’étais très heureux que le jeune homme, qui m’avait interpellé quelques mois auparavant sur l’inexistence d’un mouvement de résistance polonais, soit également présent. Leski a fait une grande impression sur lui, d’autant plus que plusieurs de ses camarades de la Résistance française étaient également dans la salle. Tous n’ont pas survécu à l’occupation : de Lipkowski, arrêté et torturé, est mort au camp de Buchenwald.

Avec Leski, nous nous sommes promenés dans Paris, sur les traces de ses déplacements de 1942-43. Il m’a conduit dans un bâtiment qui était alors le siège de la Stadtkommandantur. Il était situé dans un établissement bancaire réquisitionné, près de l’opéra. Il s’y présentait chaque fois qu’il venait à Paris, car c’est là qu’il recevait ses affectations à l’hôtel, ses tickets de rationnement pour la nourriture et… ses billets de théâtre. Nous sommes également allés voir la Halle aux Fruits, à laquelle aucune anecdote conspiratrice ou héroïque n’a été associée. Juste que le faux général avec de vrais tickets de rationnement pouvait y trouver des fruits, ce que personne n’avait vu dans Varsovie occupée depuis des années.

Il m’a raconté son destin d’après-guerre. Il a été condamné à 12 ans de prison pour son appartenance à l’association WIN (« Association de la Liberté et de l’Indépendance » regroupant des personnes qui n’ont jamais accepté la domination soviétique.), dont il a purgé 6 ans. Et il a été condamné à une autre peine : 10 ans de prison « pour collaboration avec l’occupant ». Des dizaines de milliers de héros de l’Armée de l’Intérieur ont connu un sort similaire, beaucoup ont été torturés pour avouer une culpabilité inexistante, beaucoup ont été cruellement assassinés et enterrés dans des tombes anonymes, et leurs restes ne sont identifiés qu’aujourd’hui, au bout de 70 ans.

Sur cette deuxième peine, Leski n’a purgé que six mois, car il y a eu un dégel après la mort de Staline et des changements en URSS. Il a été réhabilité. Il a pu trouver du travail. D’abord comme ingénieur dans la construction navale, conformément à son diplôme d’avant-guerre de la Technische Universiteit Delft(Pays-Bas), puis à l’Académie Polonaise des Sciences. Il était titulaire de nombreux brevets.

.La génération de Leski a payé un prix énorme pour son attachement à une Pologne libre et démocratique. À Yalta, les Alliés cèdent l’Europe centrale et orientale à Staline. La domination soviétique a pris fin en 1989. Ce n’est qu’alors que la Pologne libre a pu faire honneur à des héros tels que Kazimierz Leski et restaurer la mémoire de leurs actes.

Bogusław Sonik

Le texte est paru dans le mensuel d’opinion « Wszystko co najważniejsze » et dans les médias mondiaux dans le cadre du projet « Nous racontons la Pologne au monde » réalisé en coopération avec l’Institut de la Mémoire Nationale.

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 09/02/2022