Karol NAWROCKI: Que le monde n’oublie pas

Que le monde n’oublie pas

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Karol NAWROCKI

Président de l'Institut de la mémoire nationale de Pologne.

Ryc. Fabien Clairefond

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Les criminels de Treblinka ont tout fait ou presque pour effacer les traces de leurs ignominies et condamner les victimes à l’oubli. L’Institut polonais de mémoire nationale s’efforce et s’efforcera encore davantage de prévenir la relativisation des crimes et le déni.

.Le front de l’est, en cet été 1944, vivait sous le signe d’une retraite fébrile de la Wehrmacht. Dès le mois de juillet, en se retirant jusqu’à la ligne de la Vistule, les Allemands ont successivement rendu aux Soviétiques les villes de Minsk, Vilnius, Lviv. Un totalitarisme laissait de la place à un autre, tout en prenant soin d’effacer les traces de ses horribles crimes.

Tel a été aussi le sort du camp de travail Treblinka I situé plus au moins à mi-chemin entre Varsovie et Białystok. Le 23 juillets 1944, les Allemands ont fusillé la plupart des prisonniers toujours en vie – quelques centaines de Juifs et une vingtaine de Polonais dont des femmes et des enfants. Avant de fuir, le personnel du camp a détruit sa documentation. Les biens représentant de la valeur ont été envoyés vers l’ouest et les bâtiments incendiés. Treblinka I – lieu d’emprisonnement de 20 000 personnes dont la moitié n’y ont pas survécu – fut rasé de la surface de la terre, à l’instar du camp d’extermination Treblinka II – la plus grande « usine de la mort » allemande après Auschwitz – anéanti huit mois auparavant.

Les auteurs des crimes ont fait tout ou presque pour annihiler les preuves de leurs ignominies. Il faut dire que dans une large mesure ils y sont parvenus. La plupart d’entre eux ont poursuivi leur existence sans être dérangés par qui que ce soit. Ce qui est pire, leurs victimes restent encore en grande partie anonymes. Mais même aujourd’hui – des décennies après la guerre – la détermination de nombreuses personnes, accouplée aux nouvelles technologies, est en mesure de prévenir à ce que le dessein des bourreaux ne se réalise. En 2019, le procureur de l’Institut de la mémoire nationale de Szczecin (nord-ouest du pays) a ouvert une enquête sur les crimes commis au camp Treblinka I. Dès le départ, l’objectif était clair : retrouver les victimes, les sauver de l’oubli, nommer les criminels et les traduire devant le tribunal de l’Histoire.

Les relations des survivants ont été inestimables. Il a fallu aussi – comme souvent dans ce genre de cas – faire un harassant travail d’archives qui englobait entre autres la recherche de photos satellites et de vieilles prises aériennes. Ayant ainsi bâti leur dossier, les procureurs Krzysztof Bukowski et Marek Rabiega, accompagnés d’une équipe internationale d’experts munis de détecteurs de métaux, radars géologiques, drones, et technologies laser, ont pu, dès l’automne 2019, entamé des travaux sur le lieu d’exécution attenant au camp Treblinka I. L’état complet des lieux a pris presque trois semaines.

Dès le premier jour, sous un parking forestier, une fosse commune inconnue jusqu’alors a été détectée contenant les ossements d’au moins 53 victimes et de sept gardiens du camp (la plupart du temps le personnel SS allemand assignait cette tâche à des Ukrainiens). L’équipe du procureur Rabiega a mis au jour aussi de nombreux objets appartenant aux victimes : boutons, morceaux de vêtements, effets personnels et monnaies polonaises d’avant-guerre. De cette terre pétrie de sang, on a exhumé aussi des éléments de munitions et d’armement.

Les premières conclusions sont terrifiantes : elles confirment pleinement tout ce que nous savions déjà des relations des témoins. Les prisonniers de Treblinka I sont morts non seulement d’extrême épuisement et de balles, mais aussi de coups de matraque, de bâton, de crosse de carabine. Parmi les victimes, se trouvaient également des mineurs. D’ailleurs, sur le lieu d’exécution, ont été inhumés aussi des gens acheminés de villages environnants et même de Varsovie (y compris de la prison Pawiak et des salles de torture malfamées de la police de sécurité allemande dont le siège se situait avenue Szucha). Il suffit de dire que parmi les objets sortis de terre se trouve une insigne de policier juif du ghetto de Falenica.

.Les procureurs de l’Institut de mémoire nationale entament un long travail d’identification des victimes et de recherche de leurs proches. Je crois profondément qu’au moins à une partie de ces innocents nous serons en mesure non seulement d’assurer des sépultures dignes mais aussi de leur redonner leurs noms. Quoi qu’il en soit, nous pouvons d’ores et déjà clore symboliquement cette première étape importante de l’enquête. Le 27 janvier, en célébration de la Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste, l’Institut de mémoire nationale déposera au Musée de Treblinka – le Camp allemand d’extermination et de travail (1941–1944) – les objets exhumés par l’équipe des procureurs de Szczecin afin qu’ils enrichissent les collections de ce saisissant lieu de mémoire. Que ce moment soit un témoignage éloquent que le testament des criminels n’a pas été exécuté. La République de Pologne se souvient de ses citoyens et même après des décennies elle ne ménage pas ses efforts afin de pérenniser leur mémoire.

Karol Nawrocki

27/01/2022