
Les Italiens amoureux de Chopin
Le compositeur polonais a toujours occupé une place particulière dans le cœur des Italiens, où il est chéri comme une affection intime dont les secrets se dévoilent parfois.
.Le 12 mars 1960, Maurizio Pollini, un Italien de dix-huit ans, remportait à Varsovie le 6e Concours Chopin. Dès lors, on voyait en ce pianiste milanais l’un des symboles de l’interprétation chopinienne. Mais quelle tradition de compréhension de la figure et de l’œuvre du compositeur polonais sous-tend l’art de cet homme remarquable, qui a consacré sa vie entière, jusqu’à son dernier souffle, à la musique, cultivant avec soin sa vision de l’œuvre de Chopin ?
La démarche artistique de Pollini incarne en effet la perspective universelle et profondément humaniste qui caractérise l’esthétique artistique italienne, le conduisant à la fois à mettre en lumière les valeurs humaines inhérentes aux chefs-d’œuvre et à s’engager dans la mission de rendre la beauté artistique accessible à tous. C’est dans cet esprit qu’il a non seulement développé sa propre carrière artistique, mais aussi relevé les défis complexes de la popularisation. Parmi ceux-ci, malheureusement rarement mentionnés, figure la co-organisation de concerts pour les ouvriers au Teatro alla Scala, dans des salles de sport et des usines (un concert donné par l’orchestre et le chœur du Teatro Comunale di Genova, sous la direction de Bruno Martinotti, à l’imprimerie Paragon le 9 janvier 1972, reste particulièrement remarquable).
Son initiative répondait aux demandes clairement formulées des années auparavant par une autre figure importante de l’histoire de la réception de Chopin en Italie : le compositeur, pianiste et pédagogue Giacomo Oreficcio. Son opéra en quatre actes, Chopin, sur un livret d’Angelo Orvieto (créé au Teatro Lirico de Milan en 1901), entièrement basé sur des œuvres du compositeur polonais, est une œuvre unique dans l’histoire de la musique et une exception absolue dans le propre corpus d’Oreficcio. Il s’agissait sans doute à la fois d’une réaction à la position nationaliste des responsables de la culture musicale, qui s’était accentuée après l’unification du pays, et d’un moyen efficace de populariser la musique de Chopin. Cependant, par son syncrétisme, l’opéra Chopin suscita surtout une opposition, principalement dirigée contre tout arrangement ou adaptation de l’œuvre du compositeur polonais.
Il est à noter que, surtout dans la période précédant la Première Guerre mondiale, les militants italiens, notamment ceux qui œuvraient au développement et à la popularisation de la musique instrumentale, ont porté une attention particulière à l’œuvre de Chopin. Parmi eux, outre les figures déjà mentionnées, figurait le critique musical Ippolito Valetta, auteur de la première monographie italienne sur la vie et l’œuvre de Frédéric Chopin (Chopin. La vita – le opere, Turin 1910), en partie basée – comme on le découvrit plus tard – sur une traduction italienne du manuscrit du premier volume de la monographie de Ferdynand Hoesick, préparée par l’historien polonais Adam Darowski, alors installé à Rome.
Il convient de rappeler que la réaction au monopole de l’opéra, et la volonté de revitaliser la tradition de la musique instrumentale italienne, constituent l’une des caractéristiques majeures du romantisme tardif italien. Cette intention a engendré le développement d’un répertoire pour piano de plus en plus diversifié qui, outre les transcriptions d’airs d’opéra, de fantaisies et de pièces virtuoses, comprenait un nombre croissant d’œuvres originales.
Les premiers œuvres de Chopin publiés en Italie furent les Nocturnes op. 9 (Epimaco e Pasquale Artaria, Milan, décembre 1835). En octobre 1836, la Gazzetta di Firenze le classait parmi les compositeurs vivants les plus célèbres. Deux ans plus tard paraissait la première œuvre d’un compositeur italien vraisemblablement inspirée directement par Chopin : les Variations pour piano-forte sur une mazurka de Chopin de Francesco Bicci.
Chopin y est donc déjà connu, apprécié et admiré. C’est un fait intéressant quand on sait que cinq ans plus tôt, en 1831, les sonates de Beethoven avaient encore reçu un accueil froid à Milan.
Le premier article d’un auteur italien consacré à Chopin – Federigo Chopin. Pensieri d’un vecchio dilettante, signé « T-li » (Giuseppe Torelli, homonyme du célèbre violoniste et compositeur du XVIIe siècle) – parut dans la Gazzetta Musicale di Milano en 1845. Rédigé avec humour, il frappe par sa perspicacité et son originalité. Chopin y est présenté comme le compositeur le plus emblématique du paysage musical européen, un véritable poète musical qui « créa – non par l’imagination, mais par le cœur – une école de musique originale de son vivant ». La question de ses origines n’est pas abordée, car ce qui retient avant tout l’attention du critique, c’est l’universalité du langage musical de l’artiste, qui « puise comme dans un fleuve d’idées inédites et sait les présenter d’une manière qui lui est propre, tout à fait à part ».
Au même titre que les œuvres de Mendelssohn, Schumann et Liszt, le langage musical de Chopin constitue un modèle stylistique et générique majeur pour le développement d’une musique pour piano autonome en Italie. Ce développement a notamment bénéficié de la contribution de Stefano Golinelli, Adolfo Fumagalli, Giovanni Rinaldi, Carlo Andreoli et Alfonso Rendano, mais surtout de Giovanni Sgambati et Giuseppe Martucci. Parallèlement, la production italienne de pianos connaît un essor important, dont l’un des exemples les plus récents est le Fazioli F278, sélectionné en 2021 par Bruce Liu lors du 18e Concours Chopin.
L’héritage de Chopin continue d’inspirer les compositeurs italiens. On trouve par exemple, parmi les œuvres d’Alfredo Casella, Grazioso, dédié à Chopin, basé sur le Prélude op. 28 n° 7 et inclus dans Deux contrastes (1916), ainsi que Sei Studi op. 70 (1942-1944), qui est « une humble expression d’admiration et de gratitude à la mémoire de F. Chopin et M. Ravel » (la cinquième étude, Sulle quinte, est dédiée à Chopin). La couverture de De la nuit de Salvatore Sciarrino porte le sous-titre : « Pour l’âme pure de Federico Chopin dans sa jeunesse » (Ricordi, 1971). Filippo Perocco (né en 1972) a rédigé un commentaire sur ses Préludes (composés depuis 2007) : « Ce sont des esquisses, des ébauches d’études. Ou des ruines, des décombres. Pourtant, dans chacune de ces œuvres, il est écrit : “Ceci a été composé par Fryderyk Chopin.”» En 2011, Ada Gentile a composé un Prélude dédié au compositeur polonais.
Au tournant du XXe siècle, avant même les interprétations phénoménales des œuvres de Chopin dans la monumentalité visionnaire et imaginative de Busoni, l’Italie pouvait s’enorgueillir de posséder « le plus brillant et le plus admirable interprète de Chopin » (Gazzetta Musicale di Milano, 1889, n° 4) : le talent du pianiste, compositeur et professeur florentin Giuseppe Buonamici. Cet élève de Hans von Bülow avait un répertoire plus vaste que celui de tout autre pianiste renommé de l’époque. Il interpréta les études, concertos, valses, ballades et mazurkas de Chopin à Milan, Bologne, Venise, Londres et en Allemagne, entre autres. Parmi les premiers pianistes italiens dont les interprétations contribuèrent à populariser l’œuvre du compositeur polonais, on compte Stefano Golinelli et Eliza Peruzzi, élève de Chopin et épouse du Grand-Duc de Toscane, installée à Florence. En ce qui concerne la disponibilité des textes sources de Chopin, deux dates marquent des moments particulièrement importants : en 1862 paraît la première édition des œuvres complètes de Chopin (mars-octobre, éditions Lucca à Milan), et le premier recueil des lettres de Chopin est imprimé en 1907, édité par Gualtiero Petrucci.
Parmi les premiers artistes étrangers à interpréter des œuvres de Chopin au tournant du XXe siècle figurait Ignacy Jan Paderewski, qui se produisit pour la première fois en Italie le 1er février 1897 à la salle de concert du Conservatoire de Milan, puis deux jours plus tard à l’Académie Sainte-Cécile de Rome. Un incident insolite se produisit alors : une foule enthousiaste, rassemblée dans le couloir avant le concert, brisa la vitre de la porte de la salle. Malgré cela, le public (composé majoritairement de femmes) franchit les débris de verre et prit place, laissant la billetterie avec 170 lires de trop.
Il convient de souligner l’influence considérable du jeu de Paderewski sur les études chopiniennes italiennes, et plus particulièrement sur le style d’interprétation de Rodolfo Caporali. Les racines chopiniennes de Caporali méritent également d’être mentionnées : son professeur, Alfonso Rendano, injustement oublié, fut l’élève de Thalberg à Naples et de Georges Mathias à Paris, et jouit d’une grande estime auprès de Rossini et Liszt, entre autres. Rendano est aujourd’hui considéré comme le plus éminent représentant de l’école chopinienne en Italie (tout comme Sgambati fut le principal défenseur de l’enseignement de Liszt) et une figure majeure de l’école romaine de piano. Il encourageait ses élèves à utiliser des doigtés inhabituels à des fins expressives et narratives (par exemple, l’utilisation des premier, deuxième et quatrième doigts dans les passages rapides, et le recours fréquent aux pouces sur les touches noires).
Il est impossible de ne pas mentionner deux grands artistes d’origine napolitaine qui ont marqué de leur empreinte les études chopiniennes des années 1940 aux années 1960 : Arturo Benedetti Michelangeli (qui siégea en 1955 au jury du Concours Chopin de Varsovie) et Sergio Fiorentino.
Il est remarquable que, jusqu’au milieu du XXe siècle, les écrits italiens sur Chopin aient été marqués, d’une part, par une réception influencée par les œuvres de Franz Liszt et de George Sand, et d’autre part, par les courants littéraires en vogue dans la péninsule. L’approche la plus durable de l’œuvre de Chopin fut celle empreinte du pessimisme et de la réflexion esthétique du poète romantique Giacomo Leopardi. Parmi les œuvres considérées comme emblématiques de la personnalité et de la sensibilité de Chopin figurent le Nocturne en sol mineur, op. 37 n° 1, et la Mazurka en la mineur, op. 17 n° 4, qui inspirèrent Guido Mazzoni et Antonio Fogazzaro pour leurs poèmes. Durant la période de décadence italienne (connue sous le nom de « crepuscolarismo »), les figures de George Sand et de Chopin prirent les caractéristiques respectivement d’une femme fatale et d’un homme incompétent (« inetto »), rappelant à bien des égards le prince Charles dans Lucrezia Floriani. La représentation décadente de Chopin en éternel enfant, en rêveur, en « jeune dieu du feu, de l’air et de l’eau » (Savinio) a persisté, à de nombreuses exceptions près, jusqu’à la fin des années 1940. Une perspective néoréaliste a finalement permis de saisir la multidimensionnalité des expériences existentielles du compositeur, mettant en lumière les contradictions et les dilemmes éthiques inhérents à sa personnalité. Les analyses de la personnalité et de la psyché créatrices de Chopin ne manquent pas (par exemple, celles de Lores Consano). La réévaluation du rôle de George Sand a conduit, au moins jusqu’au milieu du XXe siècle, à considérer les œuvres tardives de Chopin comme moins précieuses, car composées sous l’influence d’une inspiration déclinante.
Les années 1960 ont constitué une période charnière dans le développement des connaissances sur la vie et l’œuvre de Chopin en Italie. Elles ont marqué le début des études chopiniennes italiennes, initiées par Gastone Belotti (qui, dans sa jeunesse, prit des leçons de piano auprès de Gino Tagliapietra et obtint son doctorat sous la direction du professeur Fausto Torrefranc avec une thèse sur les Préludes de Chopin). Ses contributions remarquables à l’étude de Chopin comprennent sa biographie, la datation de ses œuvres, l’analyse de son langage musical et l’étude de la réception italienne du compositeur. Il a compilé la biographie en trois volumes la plus complète de Chopin jamais écrite en italien (Chopin – l’uomo, 1974), malheureusement disponible aujourd’hui uniquement en bibliothèque, ainsi qu’une monographie régulièrement rééditée à l’intention des pianistes (Chopin, 1984). Dix ans plus tard, Claudia Colombati, la plus éminente musicologue italienne spécialiste de Chopin, amorçait sa carrière, concentrant ses recherches sur la poétique de l’œuvre de Chopin et ses liens avec la culture musicale italienne, ainsi que sur la correspondance du compositeur. Nous devons d’importantes contributions à l’interprétation musicale à l’éminent pianiste et musicologue Kazimierz Morski.
Il convient de mentionner que la période de la Guerre froide a été marquée par une collaboration particulièrement dynamique entre les communautés musicologiques polonaise et italienne, sous l’impulsion de Giuseppe Vecchi et Michał Bristiger. Outre ces derniers, Wiarosław Sandelewski et Zofia Chechlińska se sont distingués au sein de cette collaboration par leurs contributions majeures à l’étude de Chopin. Parmi les autres musicologues polonais de renom on peut citer Mateusz Gliński, Ludwik Bronarski et Andrzej Chodkowski.
Parmi les initiatives musicales, les saisons de concerts pour soliste et de musique de chambre inaugurées le 22 novembre 1923 par le comte Guido Chigi Saracini, au sein de l’Accademia Musicale « Chigiana » qu’il avait fondée, jouissent d’un prestige et d’une renommée particuliers. Les programmes élaborés de ces saisons, encore connues aujourd’hui sous le nom de « Micat in Vertice », mettaient en vedette les œuvres de Chopin, interprétées notamment par de jeunes musiciens exceptionnellement talentueux et des pianistes de renommée internationale tels qu’Alfred Cortot, Artur Rubinstein, Nikita Magaloff et Andrzej Wąsowski. Cette initiative a lancé la carrière de l’une des plus éminentes musiciennes italiennes spécialistes de Chopin, Marcella Crudeli, élève d’Alfred Cortot et de Carlo Zecchi, qui continue de se produire sur les scènes nationales et internationales. Il convient de mentionner le pedigree pianistique inhérent à l’enseignement de Cortot, qui comprend d’autres pianistes italiens célèbres ayant joué, entre autres, dans le salon du comte Saracini, tels que Dino Ciani, Aldo Ciccolini, Sergio Fiorentino et Lucia Passaglia.
La traduction italienne du XXIe siècle des études de Jean-Jacques Eigeldinger (Chopin vu par ses élèves, 1970/2010, et Esquisses pour la méthode de piano, 1993/2023) comblent une lacune importante dans l’accès direct à la littérature consacrée aux sources primaires de l’héritage de Chopin. Elles complètent les nombreux écrits de vulgarisation scientifique du célèbre critique musical Piero Rattalini, décédé il y a deux ans, qui ont dominé le paysage de la littérature italienne sur Chopin au cours des trente dernières années.
.Il est particulièrement difficile d’accepter que le long séjour tant attendu de Chopin en Italie n’ait jamais eu lieu, et que l’Italie n’ait pu attendre sa tournée (tel était l’espoir du public italien dès 1840). Cependant, il ne fait aucun doute que le compositeur polonais a toujours été et reste profondément ancré dans le cœur des Italiens, nourri d’une affection intime, personnelle, dont le secret se dévoile parfois.
Silvia Bruni


