Prof. Wojciech ROSZKOWSKI: Le bilan des pertes monstrueuses subies par la Pologne à la suite de la guerre ne peut en aucun cas être considéré comme prescrit

Le bilan des pertes monstrueuses subies par la Pologne à la suite de la guerre ne peut en aucun cas être considéré comme prescrit

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Prof. Wojciech ROSZKOWSKI

Historien, économiste. Auteur e.a. de « La nouvelle Histoire de la Pologne 1914-2011 » en sept volumes. Entre 2004-2009 député européen.

Ryc.Fabien Clairefond

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.Que s’est-il passé le 1er septembre 1939 ? Il serait insolite d’entendre cette question de la bouche d’un Polonais. Chaque enfant connaît parfaitement la réponse, même sans savoir lire les manuels scolaires : c’est la date de l’agression de la Pologne par l’Allemagne. Son souvenir et ses conséquences restent très vifs dans la mémoire d’une grande majorité des familles polonaises. La réponse sera facile aussi à tous les visiteurs de la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles, bien que cette date ne leur saute pas aux yeux de prime abord, étant donné le déluge d’informations sur le mauvais Moyen Âge, le bon Karol Marx, la réconciliation franco-allemande, l’avenir radieux d’une Europe gouvernée par Berlin et Paris. La paix en Europe doit passer par l’oubli de ce qui fut son histoire. Le voile du silence doit recouvrir toute tentative de solder les injustices…

Bien sûr, raviver sans cesse les plaies du passé ne sert pas la paix en Europe. Le problème reste de savoir ce qu’on veut oublier, qui veut l’oublier et comment on envisage de façonner la mémoire européenne. Une histoire moralement neutre n’existe pas, tout comme n’existe pas une politique moralement neutre. La politique mémorielle est en effet omniprésente, ne serait-ce que sous forme d’effacement des traces du passé. On peut dire que plus l’effacement se fait visible, plus les traces se transforment en des cavités qui suppurent. Après l’instauration de la loi martiale en Pologne en décembre 1981, les communistes prônaient la « réconciliation nationale ». Dans le contexte des arrestations de masse, de la suspension des derniers droits et libertés citoyens, il était difficile d’appeler leur programme autrement que « réconciliation du dos avec le fouet ». Sans grand étonnement, des millions de Polonais y ont répondu non. À plus long terme, c’est exactement ce à quoi commence à ressembler la réconciliation germano-polonaise. Les relations polono-allemandes durent, tant bien que mal, depuis plus d’un millénaire. Il y eut des moments meilleurs et des moments pires, et on ne devrait pas passer sous silence les éléments positifs de l’influence de la culture allemande dans l’histoire de la Pologne. Il y eut néanmoins des années dramatiquement mauvaises. Il suffit de rappeler les partitions de la République polono-lituanienne vers la fin du XVIIIe siècle, le Kulturkampf, l’action de la Société des Marches orientales, l’hostilité de la République de Weimar envers la Pologne après 1918, enfin les conséquences à long terme de l’invasion allemande le 1er septembre 1939 et la politique génocidaire du Troisième Reich allemand à l’encontre de la population de la Pologne. S’il n’y avait pas eu l’invasion allemande, celle des Soviétiques, le 17 septembre de la même année, n’aurait pas eu lieu et, en fin de compte, n’auraient lieu non plus ni la débâcle de la Pologne dans le camp des vainqueurs, ni la mainmise de l’URSS sur le pays après 1945, ni enfin la soviétisation longue de 45 années. En termes de PIB, l’économie polonaise rivaliserait aujourd’hui avec l’économie espagnole ou finlandaise, comme ce fut le cas dans les années 1930, et ne s’évertuerait pas avec peine à rattraper les pertes subies par trois générations successives.

Après 1990, l’Allemagne en cours de réunification était déjà une puissance, alors que la Pologne ruinée par le communisme était traitée comme une victime de son destin et non pas de l’histoire, toute sinistre qu’elle fut. La « réconciliation » germano-polonaise promettait beaucoup, de même que le geste de paix échangé à Krzyżowa entre Helmut Kohl et Tadeusz Mazowiecki. L’Allemagne réunifiée soutenait les ambitions polonaises d’adhérer à l’UE et à l’OTAN, tout en profitant de l’ouverture de l’économie polonaise aux produits et investissements allemands. Cependant, l’idée qu’il ne serait plus nécessaire de se préoccuper du passé dans les relations avec la Pologne se faisait de plus en plus sentir en Allemagne. Le signal de ce nouveau traitement réservé à la Pologne est apparu avec l’action d’Erika Steinbach et des associations d’expulsés, tolérée par le gouvernement siégeant désormais à Berlin après avoir quitté Bonn.

De plus en plus de Polonais se frottaient les yeux avec étonnement devant les demandes allemandes d’indemnisation pour les terres perdues après la guerre, comme si leurs auteurs avaient oublié les motifs du changement du tracé des frontières en 1945. Dans les médias allemands, c’est la responsabilité des « nazis » qui était mise en avant, comme si entre 1933 et 1945 l’Allemagne avait été gouvernée par des étrangers ; on évitait de mentionner les victimes polonaises du Troisième Reich mais on évoquait les collabos polonais qui avaient été exceptionnellement peu nombreux dans les territoires polonais.

Le summum de cette réécriture insolente de l’histoire a été la série Génération War, financée avec l’argent de l’État allemand, dans laquelle l’Armée de l’Intérieur polonaise, luttant héroïquement pour l’indépendance du pays, était présentée comme une poignée de sinistres antisémites.

Aujourd’hui, les Allemands tentent de distribuer les cartes en Europe. Ils constituent sa plus grande économie, mais ils revendiquent également le droit d’enseigner la démocratie à leurs récentes victimes et de s’ingérer dans la vie politique de la Pologne. Cependant, on peut se demander – puisque les autorités allemandes célèbrent désormais la fin de la Seconde Guerre mondiale comme la journée de libération du nazisme – pourquoi les Allemands étaient tombés dans ce cauchemar et pourquoi ils n’avaient pas pu s’en défaire. Se souvenir de 1945 est-il la meilleure occasion de célébrer la suprématie de la démocratie allemande ? Le moyen le plus simple d’instaurer la démocratie en Pologne ou en Ukraine était-il de se rendre dépendant de l’approvisionnement en gaz et en pétrole russes et par là de financer le réarmement de ce pays ?

La réconciliation polono-allemande est au point mort et la partie polonaise n’y est pour rien. Pendant des années, la partie allemande n’a pris aucune mesure pour commémorer les victimes polonaises du Troisième Reich. Il y a eu des commémorations de Juifs, de Roms et même d’homosexuels, seules les victimes polonaises n’étaient pas suffisamment dignes. Récemment, il y a eu des signes de volonté de prendre des mesures dans cette direction, mais tout à coup, début juin, la ministre allemande de la Culture, Claudia Roth, a proposé, lors de sa visite en Pologne, d’ériger, à la place d’un monument aux victimes polonaises, une Maison germano-polonaise comme lieu de « débat » sur « l’histoire millénaire des relations polono-allemandes ».

.Au lieu d’affronter les faits et les problèmes à résoudre, on nous propose un débat sans fin sur un sujet tout différent. Cela me rappelle le vieil adage qui dit que les gentlemans ne discutent pas des faits. La ministre a également déclaré que six années de Seconde Guerre mondiale ne doivent pas jeter une ombre sur ces relations. Si l’Allemagne veut vraiment dissiper cette ombre, elle doit réellement repenser son attitude à l’égard de la Pologne. Le bilan des pertes monstrueuses subies par la Pologne à la suite de l’agression du 1er septembre 1939 ne peut en aucun cas être unilatéralement reconnu comme prescrit. Ce n’est pas le coupable qui détermine l’étendue des préjudices qu’il a commis. De toute manière, la facture polonaise n’est pas si excessive, vu tout ce qu’on sait et ce qui a été si bien documenté.

Wojciech Roszkowski

œuvre protégée par droit d'auteur. Toute diffusion doit être autorisée par l'éditeur 31/08/2023